Design by Accident

À l’occasion de la sortie du livre Design by Accident d’Alexandra Midal, une histoire du design publiée en anglais, nous proposons des traductions en français inédites de la préface et de l’avant-propos de ce livre important.

 

Préface

Par Michelle Millar Fisher

L’histoire du design et ses acteurs – praticiens, professeurs, auteur·e·s de manifeste – traversent depuis longtemps une crise identitaire. À la recherche non seulement d’un chez-soi, mais d’un mythe fondateur, l’histoire du design flotte dans la sphère des sciences humaines sans jamais – et à juste titre – se trouver une place confortable à l’ombre de disciplines « sœurs », l’histoire de l’art par exemple. Écrite par des historien·ne·s de l’architecture et exploitée, comme le souligne l’auteure de cet ouvrage, « tel un prisme par le biais duquel étudier les changements sociaux, plutôt que comme un domaine d’étude autonome », la théorie du design, au lieu de modeler ses propres identités et ses propres destinées, a été formée dans les mains de personnes extérieures qui en ont fait un outil adapté à leurs besoins. Comme le suggère le titre de ce livre, ce champ d’étude a pris forme presque malgré lui.

Entre alors Alexandra Midal.

Je connaissais son nom et admirait son travail depuis longtemps lorsque, pour la première fois, j’ai rencontré en personne la pleine puissance du vaste esprit défiant les catégories d’Alexandra Midal. Il y a quelques années, alors que je travaillais au Museum of Modern Art de New York, nous avions collaboré (avec Paola Antonelli) à une ambitieuse (d’aucuns diront téméraire) programmation publique de huit heures, en amont de l’exposition Items : Is Fashion Modern ? (2017). Spontanément, nous avons voulu trouver une façon engageante d’examiner les lacunes qui ont entouré le design de mode durant les presque 90 ans d‘histoire de cette institution. Alexandra proposa un format d’abécédaire, un véritable speed dating de longue haleine entre le public et les intervenants au cours duquel 26 présentateurs s’attachèrent chacun à un sujet choisi spécialement pour l’occasion. Le résultat final se situait quelque part entre le spectacle de cirque, le happening et le colloque universitaire. Retentissant, un triomphe ! Son succès reposait en grande partie sur l’audace d’un saut dans le vide, auquel Alexandra nous convia – les curateur·trice·s, l’institution, ainsi que le public – par son choix d’un sujet aux contours difficilement discernables, mais qu’elle eut l’intelligence de disséquer avec une précision chirurgicale de sorte que son ensemble démembré puisse être envisagé sous un angle critique, clarifié puis entièrement reconstitué. Dans cet ouvrage, il en va des histoires de design comme des histoires de mode dans l’abécédaire.

Design by Accident est une odyssée généalogique qui, pour définir les points de formation et de croissance identifiables et délibérés autour desquels s’étend le domaine du design, enchevêtre récits et idées magistralement, d’un œil critique et non sans amour, dans un constant aller-retour entre le central, le périphérique, ce qui est tombé dans les oubliettes et ce qui n’a jamais obtenu de reconnaissance. Ce n’est pas un mince exploit. Ce projet répond à une « histoire divisée entre les faits et la propagande » et esquisse des polarités comprenant les héros canoniques du design (William Morris, Peter Behrens, Walter Gropius), ceux qui restent anonymes, et la nature genrée de l’écriture de l’histoire (une intervention galvanisante présente l’économie domestique de Catharine Beecher comme théorie fondatrice à partir de laquelle tous les hommes qui la suivirent essayèrent, souvent en vain, de rationaliser le foyer familial). Le sous-titre du livre, « For a New History of Design », souligne l’originalité de cette contribution qui, avec une richesse inépuisable de références historiques et conceptuelles, fait s’articuler un palimpseste de récits, de praticiens et de moments à partir desquels se forme un paysage distinct de celui de l’architecture ou des beaux arts, mais toujours en conversation avec lui.

L’un des premiers projets auquel j’ai pris part au sein de ma nouvelle institution, le Philadelphia Museum of Art, est une exposition autour du design et de différents futurs : ce livre est un rappel opportun que l’on ne peut se tourner vers l’avenir sans une compréhension critique et holistique de son passé ; que l’histoire n’est pas une accumulation mais une construction de connaissances. Qu’il trouve sa genèse chez Morris ou Beecher, dans l’œuvre de Nikolaus Pevsner ou Sigfried Giedion, dans des mains anonymes, voire dans un ailleurs entièrement autre, le chemin historique que nous intériorisons, enseignons, ou assemblons reste imbriqué avec le politique. Transformer un tel voyage historiographique en une polémique percutante qui célèbre et synthétise l’hétérogénéité de ses découvertes sans tomber dans l’essentialisation est une tâche que personne ne vous envierait. Au fil de ses instantanés poétiques, Alexandra Midal donne pourtant à ce travail colossal l’apparence d’une quasi-simplicité. Ces pages déploient un manifeste ambitieux, éloquent et méthodique qui retrace, du XIXème siècle au présent, l’émergence du design en tant que discipline autonome. Comme l’affirme l’auteure, il s’agit « d’une histoire du design selon ses propres termes ». Au final, c’en est aussi une pour l’époque que nous traversons.

 

Avant-propos

Par Paola Antonelli

Le design est au centre de la vie, du progrès, de la survie. C’est un effort créatif complexe et complet qui regroupe la science, l’ingénierie, la politique, l’économie, la sociologie et ainsi de suite – mais aussi une compréhension intime de la nature humaine. Au niveau de l’activité intellectuelle et physique, c’est un champ d’importance énorme. Il lui reste toutefois à se trouver une position stable et juste dans le monde académique et la culture.

C’est un trait caractéristique des curateurs, critiques et universitaires spécialisés dans le design que de « se pleurer dessus », comme disent les Italiens ; de se désoler de n’avoir su être plus vifs intellectuellement, de s’être montrés incapables d’attester l’indépendance de notre domaine face au banc de la théorie et de la culture. Aussi loin que nous nous en rappelions, nous nous sommes lamentés de l’absence d’une réelle histoire du design. Nous avons admiré des disciplines plus établies telles l’architecture et l’art, envié leur gravité comme leur aptitude à produire des récits, des histoires, des mythologies. Nous nous sommes plaints de notre dépendance théorique et intellectuelle vis-à-vis d’elles, leur avons reproché de s’accrocher à notre cordon ombilical, avons voulu nous en émanciper.

Néanmoins, notre vrai péché semble avoir été la paresse. Pour soutenir une solide autonomie du design, les histoires et les théories, les manifestes et les aphorismes, les faits non-alternatifs sont légion. Revendications, explications et incursions abondent, mais personne ne s’est jamais donné la peine de les corréler ou de les comparer, encore moins de les réunir au sein d’une étude critique. Heureusement, Alexandra Midal n’a jamais été du genre flemmard, ni passif-agressif ou obtus.

Au début de cet ouvrage, elle en appelle à Joe Colombo quand il affirme : « Le design est une totalité qui inclut l’architecture, l’urbanisme, la production ainsi que les moyens de communication […]. Il est donc le réel, la vie, l’essentiel. » Comme déclaration d’intention, c’est fort. Au fil du livre, Midal construit en fait un crescendo de connections et de juxtapositions révélatrices, pour terminer en affirmant de sa propre voix la centralité actuelle du design, sa capacité à contenir, voire à absorber, d’autres disciplines. C’est à la fois un chemin personnel, et celui de tout un secteur d’étude et de pratique.

En vérité, cet ouvrage est un acte de design sur lui-même, dans lequel l’auteure utilise tous les moyens à sa disposition, sans jamais perdre de vue son objectif, attentive à ce que la nécessaire synthèse finale soit élégante, complète, et forme un tout bien supérieur à la somme de ses parties.
À notre époque, il importe de mettre les choses au point et de déclarer l’émancipation du design. Celui-ci s’est disséminé en une multitude de mondes nés d’un univers de concentrations ; design de visualisation, architecture de l’information, design collectif, design d’interaction, design d’interface, design critique, et design social ne représentent que quelques-uns des champs de pratique possibles venus s’ajouter aux délicieusement désuets produits, mobiliers, textiles, intérieurs et autres illustrations d’antan. Et, si nous venions à l’oublier, le design a aussi assimilé l’architecture, le paysagisme ou encore l’urbanisme, au-delà desquels il s’étend.

De cuillère à ville, de rouge-à-lèvre à locomotive, d’atome à système complexe, la théorie d’Alexandra Midal comprend toutes les échelles. Avec audace et d’un ton convaincu, elle revendique un territoire (à la fois théorique et disciplinaire) que le design a envahi au fil des décennies, parfois timidement, parfois avec suffisamment de force pour être pris d’assaut par les anticorps des establishments de l’art et de l’architecture, ces derniers se servant souvent de sa relation honnête et transparente avec le commerce pour remettre le design à sa place (les « arts commerciaux »). Pourtant, même en matière d’invasions, le design s’avère être l’attitude culturelle la plus contemporaine, utile, vitale. Respectueux, curieux, généreux, friands des corpus de connaissances et de l’expertise d’autres domaines, les designers envahissent sans coloniser. Qui mérite plus notre confiance qu’eux ? Il faudrait leur confier le monde.

 

Alexandra Midal
Design by Accident. For a New History of Design
Sternberg Press, 2019
408 pages