L’Expérience de l’exposition

LiveInYourHead 2009–2019

Ce livre, qui retrace l’histoire de LiveInYourHead depuis sa création en 2009, n’est pas seulement l’occasion de raconter les projets ayant marqué la première décennie d’existence de ce qui fut considéré, peu après sa création, comme l’« institut curatorial » de la Haute École d’Art et de Design de Genève. Il offre aussi, par le biais du récit ainsi que des différentes contributions qui le situent et l’analysent, le moyen de faire valoir une certaine vision de la pédagogie en arts visuels et les partis pris institutionnels portés par la HEAD. Il rend enfin visibles l’héritage culturel qui en forme le socle, les fondements et les modèles ayant nourri ce projet et, plus particulièrement, une façon d’amener les étudiant·e·s au contact d’artistes ou de curateur·trice·s, par le biais d’une expérience partagée de l’exposition. Il y a bien sûr d’abord l’initiative première de Jean-Pierre Greff qui, après avoir fondé la Chaufferie en 1993, alors qu’il dirigeait l’École des Beaux-Arts de Strasbourg, est arrivé à Genève convaincu de la pertinence pédagogique d’un tel lieu sis à l’écart de l’institution. Mais à ce premier désir sont venues s’ajouter les possibilités d’investir successivement deux espaces imprégnés d’une histoire forte, marqués par des choix curatoriaux affirmés. Ces occasions, fortuites ou non, ont inévitablement coloré l’histoire du lieu, sa démarche et ses orientations.

 

Raphaëlle Muller / HEAD

 

Il faut s’arrêter un instant sur le titre du projet, LiveInYourHead, emprunté à la célèbre exposition When Attitudes Become Form, organisée en 1969 par Harald Szeemann à la Kunsthalle de Berne. En choisir le sous-titre se justifiait doublement : d’abord par le fait que ce nouveau lieu s’était installé dans les locaux d’Attitudes, l’espace d’exposition fondé à Genève par Jean-Paul Felley et Olivier Kaeser, ensuite parce qu’il renvoyait naturellement à l’acronyme de la nouvelle Haute École d’Art et de Design (HEAD). Or outre le souhait de s’inscrire dans la continuité de l’histoire d’un lieu d’importance pour l’art contemporain à Genève, la référence au projet de Szeemann annonçait pour la HEAD une certaine façon d’envisager les expositions. On le sait, Harald Szeemann réinventa ce médium en déconstruisant le système pyramidal des institutions muséales, où le·la commissaire d’exposition était jusqu’alors souvent aussi le·la directeur·trice du musée, passant commande à un·e artiste. Celui·elle-ci était appelé·e à nourrir un propos déjà établi en amont, venait l’illustrer ou le magnifier, sans possibilité d’y prendre part de manière active. Dans le fonctionnement horizontal et déhiérarchisé qu’il mit en place, Szeemann revendiqua l’idée du projet d’exposition comme un projet participatif, fondé sur l’expérience collective et dialogique des artistes et du·de la commissaire. Dans le prolongement des expériences menées à Black Mountain College, elles-mêmes très marquées par les théories de John Dewey puis, dès le début des années 1960, des artistes du mouvement Fluxus, Szeemann voulut ainsi faire de l’exposition un art désacralisé et pleinement intégré au quotidien, vécu comme une série de rencontres qui laisseraient place à l’expérience et à l’improvisation. En témoigne, par exemple, cette exposition intitulée Freunde, Friends, d’Frunde, organisée quelques mois seulement avant When Attitudes… uniquement fondée sur le principe de l’amitié entre les artistes. Le projet consistait en un dialogue entre quatre d’entre eux (Dieter Roth, Daniel Spoerri, Karl Gerstner et André Thomkins), qui eux-mêmes étaient appelés à inviter leurs ami·e·s à participer à l’exposition. Dans la lettre manuscrite qu’il publie en introduction au catalogue, Harald Szeemann se réjouit de cette façon de procéder et du fait qu’il n’a plus à avoir à intervenir1.

Les principes forts de LiveInYourHead que sont l’expérience et la création collectives s’inscrivent dans la continuité de cette histoire amorcée quarante ans plus tôt. Dès son origine, l’espace fut conçu par Jean-Pierre Greff comme le lieu possible d’une « intensification des projets des étudiant·e·s », le moyen pour leur travail de se frotter à celui des autres, dans le cadre d’une exposition conçue comme « la caisse de résonance d’une expérience souvent menée ailleurs » (Charlotte Laubard).

Raphaëlle Muller / HEAD

 

Autre temps, autre lieu. Le deuxième espace d’exposition de LiveInYourHead est celui qui fut précédemment occupé, deux décennies durant, par Sous-sol, le premier programme d’études curatoriales en Europe, fondé dans le cadre de l’École supérieure des arts visuels par Catherine Quéloz et Liliane Schneiter (1987-2000). Élaboré sur le modèle de l’Independant Study Program du Whitney Museum of Art (1968-2008), ce cursus reposait notamment sur les déploiements dans l’espace d’exposition de projets curatoriaux singuliers, nés de réflexions irriguées par la critique institutionnelle.

L’histoire de LiveInYourHead se situe ainsi à la croisée de modèles qui, en deux décennies, ont permis en Occident de réinventer le médium de l’exposition. À Genève, ces modèles ont innervé des lieux et des histoires, lesquels ont à leur tour nourri le projet LiveInYourHead. Ce livre se fait l’écho de la richesse de cet héritage, tout en laissant émerger le positionnement d’une pédagogie de l’art délibérément fondée sur cet écart nécessaire qui permet de déplacer le travail hors de l’institution, au profit d’une expérience nouvelle.

L’Expérience de l’exposition / Exhibiting in an Educational Field. LiveInYourHead 2009–2019.
Julie Enckell Julliard (publ.) & al.
Les Presses du Réel, 2019
Français/ Anglais

208 pages
20 CHF

Notes

  1. « Es war immer mein Traum eine Ausstellung zu machen, wo ich nicht mehr interveniere », in Harald Szeemann, « Friends », Freunde, Friends, d’Frunde, catalogue de l’exposition de la Kunsthalle Düsseldorf et de la Kunsthalle de Berne. Stuttgart : Hansjörg Mayer, 1969.