Motifs incertains

Enseigner et apprendre les pratiques artistiques socialement engagées

Comment enseigner une pratique qui s’est construite comme effraction des normes artistiques instituées et institutionnelles ? Voici le paradoxe auquel se confrontent les auteur·e·s de cet ouvrage collectif, et en premier lieu les directeur·trice·s de cette publication, le collectif microsillons, à la tête du master TRANS– à la HEAD–Genève, depuis 2015.

Depuis le début des années 1990, se sont en effet multipliées les pratiques dites d’art socialement engagé, à tel point qu’elles constituent aujourd’hui un champ à part entière identifié dans le paysage de la création contemporaine. L’art socialement engagé, comme notés à de nombreuses reprises dans cet ouvrage, se révèle particulièrement difficile à définir. Si les œuvres et projets ne possèdent pas d’unité, cette pratique a en commun un même processus de travail : a minima, il s’agit pour les artistes de créer de manière dialogique et de collaborer avec d’autres plutôt que seul·e·s, ancré·e·s dans une situation sociale donnée constituant le cœur du projet, plutôt que dans le cadre de l’atelier ou de l’exposition. Une autre caractéristique cruciale est soulevée par l’artiste et théoricien Pablo Helguera, dont un des textes est publié à nouveau ici : l’art socialement engagé vise des effets dits « réels » et non « symboliques ». Si la dichotomie est un peu maladroite, en tant qu’elle dépare de leur pouvoir les effets symboliques produits par des œuvres, elle a le mérite de formuler ce qui distingue peut-être le plus nettement les pratiques d’art socialement engagées de ce que nous connaissions de l’art jusqu’à présent : l’art socialement engagé ne s’intéresse pas à la « représentation d’idées ou de problèmes », n’est pas « conçue pour alerter sur des problèmes politiques », ou pour agir « sur un plan allégorique, métaphorique ou symbolique » ; l’art socialement engagé vise à « affecter la sphère publique de manière profonde et significative », à transformer la situation sociale où un projet s’ancre, privilège auparavant considéré comme réservé à l’action politique.

Publication Motifs incertains. © HEAD–Genève 2019, Michel Giesbrecht

À partir de ce portrait très ébauché de l’art socialement engagé, on comprend mieux l’acuité du paradoxe dans lequel se trouvent les enseignant·e·s et/ou artistes qui s’expriment dans cet ouvrage. La pratique d’art socialement engagé se définit en effet d’abord comme une explosion des cadres artistiques traditionnels, et ainsi habituellement transmis à de jeunes artistes en devenir. Mais le paradoxe s’approfondit lorsqu’on voit que les catégories artistiques principalement remises en cause par l’art socialement engagé sont également celles qui sont au centre, non pas seulement de l’art, mais de notre conception historique de l’enseignement : autorité (de l’artiste / de l’enseignant·e) ; verticalité de la transmission ; valorisation de l’individualité au détriment du collectif ; ancrage dans une sphère conçue comme séparée du reste du monde social, de « la vie » (autonomie de l’art / école comme bulle imperméable et temps de préparation avant la vie). Comment se départir collectivement de ces catégories, entre professeur·e·s et futur·e·s artistes, alors même que la situation d’enseignement institutionnel semble rendre cela de prime abord impossible?

Le livre propose ainsi d’examiner différents dispositifs de réinvention des formes pédagogiques à partir de la présentation de cinq programmes d’enseignements à travers le monde : le PSU Art and Social Practice MFA Program à Portland, Oregon, aux États-Unis ; l’Institut Kunst im Context à Berlin ; le Programa de Estudios Independientes au MACBA de Barcelone ; le master TRANS– à la HEAD–Genève ; et le MA Socially Engaged Art and Further Education au National College of Art and Design (Dublin). Ces enseignements sont d’abord introduits sous la forme d’une généalogie ou d’un manifeste, par les directeur·rice·s des programmes. Est ensuite introduit un projet artistique précis mené par les étudiant·e·s dans le cadre de ces masters, souvent présenté par les étudiant·e·s, premier signe des micro-solutions que ces enseignements inventent pour redistribuer les relations, rôles et responsabilités pédagogiques traditionnelles. La juxtaposition de ces témoignages révèle parfois volontairement, parfois en filigrane, les différentes tensions qui traversent la pratique de l’art socialement engagé, et les différentes prises de position des acteur·trice·s convoqué·e·s sur des questions centrales telles que la question de l’instrumentalité de l’art, repoussée par ceux et celles que l’héritage kantien travaille encore, et embrassée par d’autres comme une voie de revitalisation de l’art lui-même et des relations entre art et société.

Publication Motifs incertains. © HEAD–Genève 2019, Michel Giesbrecht

La notion d’incertitude, comme en témoigne le titre, est présentée comme clé par microsillons dans ce nouveau chantier de réflexion et de pratiques. Ici encore, le choix de ce terme signale l’analogie, le partage de problèmes entre la position d’artiste socialement engagé·e et la position d’enseignant·e de cette pratique : de la même manière que savoir déjà par avance les tenants et les aboutissants d’un projet avant même la rencontre avec les participant·e·s serait pour un·e artiste problématique dans cette pratique d’art socialement engagé, de la même manière se concevoir comme un pôle de savoirs à livrer aux étudiant·e·s serait une impasse, explique microsillons. Dans les deux cas, l’enjeu est de dépasser le « style traditionnel bancaire » de l’art selon la percutante formule de l’historien d’art Grant Kester cité en introduction, « dans lequel l’artiste “dépose” son contenu expressif dans un contenant physique qui sera ensuite “retiré” par un regardeur passif ». Pour ce faire, microsillons propose à travers sa propre pratique et à travers cet ouvrage de « pratiquer une pédagogie sans certitude », « une pédagogie qui cherche à faire émerger des contenus et des projets, en commun ». On pressent que prendre l’incertitude pour cri de ralliement vient également répondre aux pressions politico-économiques particulières auxquelles sont soumis conjointement enseignements artistiques et projets d’art socialement engagé : l’exigence d’évaluations et de productions de résultats dits « tangibles ». En cherchant à produire des effets « réels » selon les termes de Helguera, l’art socialement engagé s’est ainsi vu exposé à la tyrannie du quantitatif « Combien avez-vous changé la vie des gens? », qui disqualifie discrètement toute la gamme des effets à bas bruit, et pourtant bien « réels », produits par les œuvres.

Publication Motifs incertains. © HEAD–Genève 2019, Michel Giesbrecht

Comme l’indique le choix de l’incertitude comme motif unificateur, le livre place la présentation du champ de l’art socialement engagé et de son enseignement sous le signe de la  réaction et de l’opposition aux conceptions majoritaires : une étape nécessaire pour transformer nos habitudes artistiques et politiques, mais qui génère parfois à la lecture une certaine insatisfaction, quand la valeur des nouveaux dispositifs, méthodes, horizons décrits semble avant tout dépendre de ne pas être quelque chose, plutôt que d’être positivement autre chose.

Publié en version bilingue anglais, ce livre constitue une invitation à prolonger la mise en réseau de praticien·ne·s et d’enseignant·e·s à l’échelle internationale déjà initiée par la création de cet ouvrage collectif, mais aussi à ouvrir une réflexion dans le champ francophone sur la valeur des pratiques d’art socialement engagées, encore peu connues, et la nécessité de les transmettre.

Motifs Incertains. Enseigner et apprendre les pratiques artistiques socialement engagées / Uncertain Patterns. Teaching and Learning Socially-Engaged Art.
Microsillons (éd.), Master TRANS-, HEAD-Genève
Dijon, Les Presses du Réel, 2019.
30 CHF, en vente ici