À la recherche d’Aline

Entretien avec la réalisatrice Rokhaya Marieme Balde

Dans son court-métrage À la recherche d’Aline, Rokhaya Marieme Balde s’intéresse à son arrière-grand-tante, une héroïne de la lutte anti-coloniale au Sénégal. Outre pour son engagement politique, Aline Sitoé Diatta était également réputée pour posséder le don de faire tomber la pluie. Le film de Balde combine reconstitutions oniriques, enquête documentaire sur le souvenir qu’a laissé la résistante et prophétesse en Casamance, et mise en abîme du tournage du film. Ces différents niveaux de récits tissent le portrait complexe d’un personnage entre mythe et réalité historique. La réalisatrice revient dans cette interview sur ce tournage et son parcours de jeune cinéaste diplômée du Bachelor Cinéma de la HEAD – Genève.

Mariama Balde : Parle-nous de ton parcours. Comment as-tu entendu parler du département cinéma de la HEAD – Genève et décidé de l’intégrer ?

Rokhaya Marieme Balde : J’avais entamé une formation en commerce en Chine, que j’ai abandonnée après un an. Comme je faisais des vidéos avec des copains que je publiais sur YouTube, ma mère m’a conseillé de me lancer dans une formation en audiovisuel à Dakar, pour m’occuper pendant mon congé sabbatique. Durant cette formation, on m’a proposé d’effectuer un semestre d’échange à la HEAD, où je suis donc arrivée un peu par hasard, sans rien connaître au cinéma du réel.

M.B. : En quoi consistaient les vidéos que tu réalisais avec tes amis ?

R.B. : En général, je me fatigue rapidement, sur les plans physiques et émotionnels. Ces vidéos au contraire ne me coûtaient aucune énergie, alors que j’y travaillais intensément pendant plusieurs semaines. Nous nous inspirions de films grands publics comme Gladiator et nous tentions de reconstruire ces univers avec les moyens du bord et beaucoup d’humour.

M.B. : Peut-on parler de nanars ?

R.B. : Oui absolument !

À la recherche d’Aline, 2020, un film de Rokahaya Marieme Balde. Capture d’écran

 

M.B. : Ces micrométrages semblent à mille lieues de ta production récente. Dans À la recherche d’Aline tu t’attaques à une grande figure féminine qui a résisté contre le diktat colonial et en a payé de sa vie. Que t’a inspiré ce personnage qui n’a vécu que 24 ans ?

R.B. : Je m’intéresse aux femmes disparues, aux héros et héroïnes ordinaires. J’essaie de me mettre à leur place, ils et elles me font rêver. L’exemple d’Aline montre qu’avec du courage on peut véritablement changer les choses. Je pense souvent à toutes celles qui se sont rebellées au fil de l’histoire et dont les actes restent méconnus. Aline était mon arrière-grand-tante et il y avait un portrait d’elle avec une plaque commémorative dans mon salon. Mon père, qui est maire de Ziguinchor, m’a transmis la passion pour cette femme qui, presque 80 ans après sa mort, reste inspirante. En quelque sorte, il m’a soufflé ma première héroïne.

M.B. : Ton film documente tes découvertes, notamment lors du casting sauvage, mais il comporte aussi une partie fictionnelle. Comment as-tu imaginé cette séquenciation ?

R.B. : Les parties documentaires suivent l’ordre chronologique du repérage et la fiction commence dans la vision que je développe à ce moment. De l’autre côté, il y a l’histoire telle que les gens du village la connaissent. La vérité d’Aline se situe quelque part entre ces pôles.

M.B. : Dans Champs de Mars (2019) tout comme dans À la recherche d’Aline (2020) tu te mets en scène en tant que cinéaste. Pourquoi ce choix ?

R.B. : Pour moi, le cinéma consiste à embarquer des gens dans un projet, assez spontanément. La caméra est le témoin de ces rencontres. L’enchaînement des plans, la fiction, est l’aboutissement d’un travail considérable, que révèlent les passages documentaires. C’est une épreuve de jouer dans un film, d’arriver à cette forme de vérité. C’est pour cela que dans À la recherche d’Aline, je filme aussi le casting et la nervosité des jeunes femmes que je rencontre, leurs mains qui tremblent…

 

Photo du tournage d’À la recherche d’Aline

 

M.B. : Tu joues beaucoup avec le mystère, avec la frontière entre le visible et l’invisible, à la façon dont les contes et légendes d’Afrique abordent le surnaturel. Comment envisages-tu ce pan ?

R.B. : Si on parle d’Aline, dans mon imaginaire, il est évident qu’elle pouvait effectivement faire venir la pluie, qu’elle possédait ce type de pouvoirs. C’est ce que je veux pour elle, même si à titre personnel, je ne suis pas croyante. Je veux vivre dans cette réalité où tout est possible.

M.B. : Quels sont tes futurs projets ?

R.B. : Je suis en Master à l’ECAL et à la HEAD et j’écris un long-métrage sur Aline Sitoé Diatta. Je travaille aussi sur une comédie musicale qui sera un docu-fiction. J’ai toujours voulu faire de la comédie musicale !

 

Bande-annonce: