Il était une fois

Interview d'Annie A. Marca

Pour son Bachelor en Communication visuelle, Annie a Marca s’est faite l’autrice d’un album aux illustrations stylisées, aux lumières inquiétantes et aux grandes ombres portées horrifiques. Cette variation sur le conte de Perrault du Petit Chaperon rouge est transposée dans un univers urbain contemporain. Le loup devient un emblème de la culture du harcèlement et du viol. Mais dans cette relecture, le chaperon ne se laisse pas manger tout cru. Dans cette interview, Annie a Marca revient sur les mécanismes qui imposent certaines peurs aux femmes, et sur la manière de les surmonter.

Version pdf complète en libre accès de l’album d’Annie A. Marca

 

Julie Enckell Julliard : Comment en avez-vous eu l’idée de votre travail de diplôme ?

Annie a Marca : Au début, je voulais travailler sur les phobies. Au fur et à mesure de mes recherches, je me suis concentrée sur les peurs enfantines. Je savais déjà que je voulais faire un travail de dessin. J’avais pensé à un livre d’illustration. Je me suis arrêtée sur Le Petit Chaperon rouge après la visite de l’exposition La Fabrique des contes au Musée d’ethnographie de Genève. Il m’a paru assez évident pour aborder le sujet qui m’intéressait, notamment parce qu’il a été repris et retravaillé au fil des siècles.

Lors de l’écriture du mémoire, j’ai pris conscience de la dimension sociale du conte, encore très actuelle, et j’ai compris que j’avais là le véritable sujet de mon travail. J’en suis également venue à la conclusion qu’il serait intéressant d’intégrer mon expérience personnelle de la rue et de faire un alliage entre le conte, mon vécu, les faits d’actualité et le féminisme. Ça a été très progressif, au début je ne voyais pas les liens.

J.E.J. : Diriez-vous qu’à notre époque le regard change sur ces fables ?

A.A.M. : Au départ, les contes étaient surtout des mises en garde. Ils visaient à faire peur je pense. On ne formulait pas les choses comme aujourd’hui. La société évolue, mais les peurs restent et les contes continuent à leur faire écho, même si le contexte a changé.

J.E.J. : La mise en garde aurait en fait une adresse différente. Pourrions-nous dire que vous opérez un déplacement du public cible ?

A.A.M. : À mon avis la mise en garde s’adresse dès le départ assez clairement aux femmes. Le sous-texte est assez cru. On comprend que les enfants ne sont pas les seuls concernés. À notre époque, il est possible de remettre cette peur en question. Les choses peuvent changer. C’est pour cela que mon livre se termine sur une note positive. Mon personnage refuse ce qui lui est imposé.

J.E.J. : Pouvez-vous parler des choix stylistiques ? Je pense notamment à votre emploi du noir et blanc, d’une tonalité globale plutôt sombre.

A.A.M. : Dans un premier temps, c’était un choix pratique. Étant donné que j’allais aborder des sujets qui me touchent directement, comme le harcèlement de rue ainsi que le consentement, je voulais travailler à partir d’une technique familière dans laquelle je serais à l’aise. Dans un deuxième temps, le noir et blanc s’est avéré très efficace pour porter l’histoire, par exemple dans certaines cases où des ombres semblent suivre l’héroïne.

J.E.J. : Il y a à la fois une tradition assez genrée de la BD un mouvement d’illustrateur·rice·s qui revisitent aujourd’hui les figures invisibilisées par l’histoire, ou qui abordent comme vous la problématique du consentement.

A.A.M. : À la HEAD, il y a une véritable ouverture sur ces questions et un désir de montrer ce qui a été invisibilisé, d’aborder des questions politiques comme le féminisme. L’école est en phase avec un mouvement plus général qui permet à des auteur·rice·s de faire bouger les choses.

 

Annie a Marca souhaite remercier son papa, Lionel a Marca, sa femme Flavia, Quentin Coet et Elisa Guerdat pour leur soutien.