The joy of writing and rewriting

An interview with Carla Demierre and Fabienne Radi

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Sylvain Menétrey : Pouvez-vous présenter les cours d’écriture créative de la HEAD ?

Carla Demierre : Il y a trois enseignements en tout, dont un en commun, qui est obligatoire ; le séminaire Problèmes et Méthodes, la Fabrique du texte. Pour ce cours, nous nous partageons une soixantaine d’étudiant·e·s, auxquel·le·s nous proposons une exploration des pratiques de l’écriture contemporaine dans le champ littéraire, mais aussi dans le champ de l’art. Il y a une dimension pratique, avec des exercices et un projet personnel qu’ils et elles doivent développer. Le but est de les ouvrir aux possibilités de l’écriture et de leur permettre de se situer par rapport à la rédaction du mémoire théorique, dès le deuxième semestre de la première anné

Fabienne Radi : Ce séminaire répond à un questionnement sur le statut de l’écriture en école d’art, et notamment sa place dans l’essai bachelor. Cette année, Covid-19 oblige, on a testé une nouvelle forme : les podcasts. On a demandé à des auteur·trice·s de lire des extraits de leurs textes, on a trouvé des entretiens sur internet, ajouté un peu de théorie, il y avait même un générique ! Les  étudiant·e·s écoutaient le podcast et ensuite ils et elles faisaient un exercice d’écriture en lien avec ce qu’ils et elles venaient d’entendre. Ça nous a donné beaucoup de boulot, mais les étudiant·e·s,  semblaient très content·e·s. De manière générale nous essayons de développer l’approche créative pour que les étudiant·e·s envisagent le texte comme une matière artistique à part entière.

C. D. : Autrement dit, faire de la recherche avec les moyens de l’art, se situer en tant qu’artiste dans un discours sur l’art.

S. M. : Comment abordez-vous le texte avec les étudiant·e·s ?

C. D. : Le module commun a beaucoup évolué depuis sa création il y a trois ans. Nous essayons de déconstruire l’idée de ce qu’est un texte littéraire. Nous abordons des thèmes comme le nom en tant que forme, la liste, la voix, l’écriture de soi, l’autobiographie etc. À chaque fois, nous amenons différentes perspectives sur ces questions, qui permettent d’en complexifier la vision, mais aussi de constituer des modèles formels : des gestes d’appropriation, de découpage, de montage…

 

Un projet mené par Fabienne Radi avec la participation de Tristan Bartolini, Camille Beauchamp-Yergeau, Flore Dely, Doris Grujicic, Irène Lema, Yssia Lizzi, Thomas Lopes, Annie Odile A Marca, Camille Alix Meuwly, Martin Zambaz

 

S. M. : Concrètement, comment est-ce que cela se passe ?

C. D. : La lecture à voix haute, l’enregistrement de la voix ou la transcription de la parole nous servent par exemple d’outils. L’apprentissage porte sur des techniques de lecture en même temps que sur le développement d’une pratique d’écriture ; lire ou réapprendre à lire, prendre conscience de ce que l’on peut faire avec la lecture comme outil de compréhension, de décryptage d’une forme. Dans notre cas, l’approche théorique est une approche expérimentale. Nous utilisons très peu de théories littéraires.

S. M. : Vous avez toutes deux écrit sur le Black Mountain College et la méthode héritée des théories de John Dewey sur l’importance de l’expérience qui y était mise en pratique. Pouvez-vous me dire en quoi cela a nourri vos pratiques respectives ?

F. R. : J’ai écrit sur le Black Mountain College de manière un peu oblique, parce que le nom Black Mountain College m’intéressait en soi, je l’ai utilisé comme motif dans un texte de fiction sur la question des noms et appellations. Pour moi, cette école existe aussi comme une mythologie. Je l’ai prise aussi comme exemple dans mon enseignement l’année passée au sein de l’option Appropriation pour aborder ces allers-retours constants entre pratique et théorie alors que nous travaillions sur le livre Faire de Tim Ingold.

C. D. : Je suis revenue souvent sur cette histoire, de différentes manières mais d’abord parce qu’elle représentait à mes yeux une école idéale. Bizarrement, je n’ai découvert que récemment le lien avec Dewey autour des pédagogies nouvelles. Je me suis d’abord intéressée à l’histoire du Black Mountain College pour le travail de John Cage. À travers lui, et sa relation avec Joseph Albers, je me suis interrogée sur la place de l’exercice et du projet dans la pédagogie artistique. Pour Albers, faire des exercices constituait une préparation permettant d’affiner des outils sensibles et techniques, ce n’était pas encore faire œuvre. L’enseignement dispensé par John Cage incarne un passage à une transmission plus horizontale, un basculement vers une pédagogie du projet, proche de celle de la HEAD. Dans mes activités pédagogiques, je fais des allers-retours entre l’exercice et le projet comme faisant partie d’un champ d’expérience commun. En lisant les textes de Dewey, j’ai compris que je m’intéressais à cette idée qu’il expose dans L’art comme expérience, selon laquelle faire de l’art constitue une expérience absolue, un moyen de développer une aptitude qui pourra s’appliquer à d’autres domaines. C’est un moyen, pas nécessairement une fin.

S. M. : Le cours d’écriture prépare à la rédaction du mémoire, mais il permet aussi aux étudiant·e·s de développer un outil qu’ils et elles intégreront à leur travail artistique ; peintures textuelles, vidéos, performance, scénarios divers… Qu’en est-il des cours que vous donnez individuellement, l’atelier d’écriture pour Carla et un cours transversal pour Fabienne ?

C. D. : Il s’agit d’un groupe assez conséquent de 23 étudiant·e·s en Arts visuels de deuxième et troisième année. Il y aussi des étudiant·e·s de l’université, le plus souvent en histoire de l’art ou en philo. Les étudiant·e·s peuvent suivre l’atelier entre un et quatre semestres, en plus de leur programme, ce qui fait jusqu’à deux ans pour développer un projet d’écriture ou une pratique personnelle. Des choses très variées sont produites dans l’atelier, qui peuvent déconstruire ou dégourdir une pratique d’écriture un peu craintive, peut-être traumatisée par le parcours scolaire. Souvent, des étudiant·e·s s’inscrivent par défi, car ils ou elles détestent écrire ou lire. D’autres arrivent avec des projets précis, par exemple écrire un scénario, faire une performance, écrire et travailler sur la parole, documenter un travail. Il peut y avoir un lien avec la pratique artistique. Certain·e·s étudiant·e·s viennent avec une pratique d’écriture déjà existante, de poésie, de narration ou autres formes de proses, qu’ils et elles ont envie de développer. L’atelier se construit autour des projets et des besoins d’accompagnement, en fonction des groupes.

S. M. : Donc la classe est divisée en groupes ?

C. D. : Je travaille de manière collective et individuelle. Avec le groupe complet, on se retrouve pour discuter d’une problématique, lire ensemble un texte, regarder et écouter un document. Il s’agit d’une sorte de mini-conférence qui donne une impulsion à la semaine. Les jours de travail plus individualisés s’articulent pour accompagner le travail personnel de chacun·e. Ils se déroulent en petits groupes d’environ cinq étudiant·e·s, ou individuellement avec moi pour du tutorat. Les étudiant·e·s viennent trouver une régularité de travail. Ils et elles apportent des lectures, des recherches, des choses écrites que l’on regarde ensemble, que l’on travaille à haute voix. L’enjeu est de développer des outils qui permettent de nourrir et de faire avancer le travail. Cela implique de beaucoup interroger la pratique d’écriture par rapport aux méthodes développées parallèlement, en peinture, en performance ou en vidéo par exemple. On se questionne beaucoup sur nos manières de lire. Les expériences des un·e·s servent les autres. Il faut aussi respecter le rythme de chacun·e pour développer des pratiques d’écriture solides. Il faut compter avec les temps de latence. J’essaie de laisser les étudiant·e·s flotter un peu, de faire en sorte que le travail se poursuive autrement, par la critique mutuelle et la discussion. Leur pratique d’écriture part généralement d’une question personnelle, voire intime, de choses difficiles à partager, tout cela avec le sentiment que l’on s’expose plus à l’écrit qu’à l’oral.

F. R.: Mon cours a été mis en place il y a environ six ans. Depuis cette année, il est transversal. Avant il regroupait uniquement des étudiant·e·s en design, en mode, en architecture d’intérieur et surtout en communication visuelle. Les étudiant·e·s ne se connaissent pas puisqu’ils et elles viennent de départements différents. Cette année, pour la première fois, il y en a deux qui viennent de l’université. Forcément, leur rapport au texte est différent. Le nombre d’étudiant·e·s fluctue entre 5 et 15 d’un semestre à l’autre. On aborde les questions d’écriture de manière plus générale, dans une démarche d’exploration À chaque cours, un ou une étudiant·e amène une matière textuelle qu’on analyse ensemble. Ils peuvent amener aussi des textes qu’ils n’aiment pas et on essaie de comprendre pourquoi cela ne fonctionne pas selon eux. Je leur propose des exercices qui leur mettent le pied à l’étrier, pour qu’ils et elles se rendent compte que le texte est une matière comme une autre et, surtout, pour contourner cette question du « qu’est ce que j’ai à dire ? ». La sempiternelle question de l’inspiration. Ce qui compte c’est le comment. On peut écrire sur n’importe quoi. L’important c’est de s’interroger sur le comment. S’approprier des méthodes dans d’autres domaines,  déplacer des façons de faire, s’inventer des outils, travailler le montage de tous ces éléments.

C. D. : C’est aussi une manière d’interroger le sens, de comprendre nos intentions. Analyser les méthodes, critiquer les outils, c’est souvent plus efficace pour comprendre ce que l’on fait que de tenter une analyse frontale de ce qu’on essaie d’exprimer.

F. R. : J’essaie aussi de me tenir à distance de l’intimité que peuvent dévoiler certains textes d’étudiant·e·s et de me concentrer sur l’aspect technique des choses. La manière dont c’est amené, exprimé, mis en forme. Éviter les jugements sur les contenus. Et j’essaie de leur expliquer que l’écriture, c’est 80% de réécriture. Ensemble on essaie aussi de faire des liens avec leur pratique artistique ou créative car au final c’est le même processus.

S. M. : Dans le contexte plus global de l’art, ces dix dernières années, la poésie et l’écriture ont pris une place croissante. Est-ce que ce phénomène rencontre un écho chez les étudiant·e·s ?

C. D. : La HEAD possède un atelier d’écriture depuis plus de vingt ans, mis sur pied par Hervé Laurent qui y avait constaté des pratiques d’écriture fortes. Au départ, c’était un séminaire autour des textes d’artistes. Les étudiant·e·s pouvaient aussi montrer leurs productions écrites tandis que des auteur·trice·s étaient invité·e·s pour des lectures et des workshop. Progressivement, les pratiques d’écriture ont ainsi été valorisées. Ces dernières années, les pratiques poétiques contemporaines ont été développées dans les écoles d’art plutôt que dans les universités. Il y a toujours eu beaucoup d’allers-retours entre l’écriture et les arts visuels. En ce moment, on assiste peut-être à un retour de la poésie, à sa redécouverte en tant que forme. Il y a dix ou quinze ans, les pratiques d’écriture étaient plus narratives. En 2005, Hervé Laurent a lancé une programmation de lectures de poésie contemporaine avec Christian Bernard, le cycle de lectures Voix Off. À l’époque, il n’y avait pas d’équivalent à Genève.

S. M. : Comment s’articulait ce cycle Voix Off ?

C. D. : Il s’agissait d’une invitation conjointe de la HEAD et du Mamco. L’auteur·trice faisait une lecture publique au Mamco puis intervenait le lendemain dans l’atelier d’Hervé Laurent pour rencontrer les étudiant·e·s, présenter son travail et proposer un tutorat. La présence aux lectures était obligatoire. Les étudiant·e·s se mélangeaient alors au public du musée, un milieu somme toute assez littéraire. J’ai repris les Voix Off en 2012 en même temps que l’atelier d’Hervé Laurent qui partait à la retraite. On a parfois eu plus de soixante personnes pour une lecture. Ces gens venaient découvrir des voix, des pratiques de poésie contemporaine. La programmation a toujours été faite en groupe. Des personnes comme Vincent Barras ou Alain Berset amenaient des perspectives différentes et variées : performance, poésie sonore, mais aussi de formes de poésie écrite plus classique. Le principe était de montrer à travers ces lectures que la poésie est une pratique vivante, un laboratoire de la littérature. Ce qui s’y invente est très en prise avec le présent.

F. R. : Il y a eu des mélanges très réussis lors de ces Voix Off, notamment avec des intervenantes comme Béatrice Cussol, Véronique Pittolo ou Nathalie Quintane qui faisaient résonner leurs textes avec les œuvres du musée.

 

NAMITER LE LANGAGE, vue de l’exposition Changer Le Monde, Villa Dutoit, janvier 2018. Un projet mené par Fabienne Radi avec la participation de Nicolas Clemente, Louise Hastings, Juliette Lepineau, Anne-Soorya Takoordyal, Seda Türk, Garance Vallier

 

S. M. : J’imagine que certain·e·s étudiant·e·s ont la volonté de publier quelque chose au sein de l’école par l’intermédiaire de l’atelier micro-éditions, voire de présenter leur travail à un éditeur. Comment ces liens sont-ils facilités ?

C. D. : Souvent les étudiant·e·s viennent de l’atelier micro-éditions pour développer un projet d’écriture. La Head publie aussi la collection Courts Lettrages en co-édition avec les éditions Héros-Limites. Elle a été initiée par Hervé Laurent en 2003 pour publier de manière professionnelle, par un éditeur, des textes produits par les étudiant·e·s. Le principe est de publier uniquement un premier texte, en général assez long. Cela prend du temps. En parallèle, nous avons lancé des volumes collectifs, appelés Keepsake, permettant de nous adapter aux formats souvent peu conventionnels de textes produits par les étudiant·e·s (slogans, scénarios, partitions, textes illustrés, etc.).

F. R. : De mon côté, c’est plus ponctuel, car en moyenne, je suis les étudiant·e·s pendant un semestre – même si j’ai une étudiante qui l’a suivi durant trois ans. Mon atelier d’écriture fait partie des cours à option proposé en Design et Mode. La plupart des étudiant·e·s découvrent l’écriture, ils ne viennent pas nécessairement avec un projet en lien avec leur pratique, comme c’est souvent le cas pour les étudiant·e·s de l’atelier de Carla qui sont en Arts visuels.  Mais c’est en train de changer lentement.

C. D. : Il faut ajouter que nos pratiques s’inscrivent dans l’idée d’une littérature exposée, loin des publications écrites et de l’imprimé. Aujourd’hui, les modalités de publication sortent du livre (sans l’abandonner) pour aller vers la performance, l’exposition, l’enregistré. Avec nos étudiant·e·s, nous envisageons toujours différentes modalités de publication, qui vont des poèmes au format d’Instagram, à la lecture publique, ou la carte postale sonore. Le programme Mondes Parlés au Centre d’art contemporain de Genève se clôt traditionnellement par une soirée de lecture des étudiant·e·s. Je le vois comme une forme de publication de leur travail.

F. R. : Nous venons chacune avec notre expérience, notre savoir-faire personnel. Carla travaille autour de la voix enregistrée et de la lecture, elle est davantage dans la poésie sonore, alors que j’ai une pratique dans le domaine des éditions d’artiste (livres d’artistes, posters) et de l’écriture de fictions autour de l’art et de nouvelles.

 

GROS TITRES, poster, janvier 2016. Un projet mené par Fabienne Radi avec la participation de Fabian Branas, Alexandre Alvarez, Désiré Essama Mbida, Louise Hastings, Rafaela Almeida Dos Santos

 

S. M. : Les étudiant·e·s ont-ils et elles des a priori sur la poésie ?

F. R. : Oui, souvent des idées préconçues, sur l’utilisation des rimes, des pieds, d’un vocabulaire lyrique avec des mots compliqués, la préciosité, l’exacerbation des sentiments. Une conception assez cliché de la poésie qui perdure, on ne sait pas pourquoi. En même temps, ils amènent des textes trouvés venant du hip hop, de la pub, de scènes de films… J’ai une étudiante qui a fait son mémoire en mêlant théorie et chansons. Un télescopage entre Françoise Hardy et Roland Barthes. C’était très réussi.

C. D. : Les images romantiques, le bien écrire, les sujets poétiques ; intériorité, expression de soi, une forme de lyrisme. Tout cela vient d’une idée de la poésie construite par l’école primaire.

F. R. : Il s’agit des mêmes clichés que ceux dans l’art par rapport à cette mythologie romantique de l’artiste maudit. En communication visuelle, j’ai eu certain·e·s étudiant·e·s qui venaient sans ordinateur car ils pensaient que c’était plus noble d’écrire à la main. Mais il y en a d’autres qui n’écrivent que sur leur téléphone portable. Les clichés sont encore très présents dans ce domaine, plus que dans les arts plastiques. La question du « bien écrit » par exemple, qui revient encore très souvent. On n’a plus cette question du « bien peint » en art, ça a été liquidé depuis longtemps. Il y a un tout un travail d’autorisation  aussi à faire : Oui, vous avez le droit d’écrire comme ça. Allez-y. Souvent les étudiant·e·s des Arts visuels l’ont déjà acquis. Ceux de design beaucoup moins.

C. D. : L’écriture littéraire n’est pas séparée des pratiques de l’écriture ordinaire. Elle existe dans la continuité des textos, des posts internet… Il faut interroger ces pratiques et leur contexte. Le correcteur d’orthographe est un apport intéressant par exemple, comme le traducteur Google. Nous réfléchissons beaucoup à ces outils, aux moyens qu’ils nous donnent.

F. R. : Les deux tomes de la Revue de littérature générale de Cadiot et Alferi m’aident à leur faire comprendre ce que la poésie peut être. Par exemple, la description technique d’une machine… Pas besoin de mots précieux. Souvent, les étudiant·e·s de l’EPFL qui assistent à notre cours n’ont aucun rapport au texte. Une fois ce travail d’autorisation acquis, ces futur·e·s informaticien·ne·s ou ingénieur·e·s arrivent à des résultats incroyables. C’est intéressant d’aller chercher des matériaux dans d’autres domaines, comme le langage mathématique.

S. M. : C’est toute la question de la plasticité du langage, visible par exemple à travers l’écriture épicène qui le transforme.

F. R. : Les étudiant·e·s englobent les nouvelles formes d’écriture dans leur pratique, leur génération est assez décomplexée par rapport à ça. En général ça s’avère propice, et ça permet d’interroger les apports comme les limites de ces nouvelles formes.

C. D. : Faire avec ce qu’on a, faire avec, c’est faire avec d’autres pratiques. Beaucoup d’étudiant·e·s utilisent leur téléphone et passent directement de l’application Note à la publication en ligne. Le format s’adapte, des émoticons peuvent apparaître. La question du genre, de comment il apparaît dans un texte, est au centre des préoccupations de tout le monde. Chacun·e teste les possibilités, les compare, les partage.

F. R. : De plus en plus d’étudiant·e·s utilisent leurs archives Whatsapp comme matériau. Certain·e·s s reprennent une conversation qu’ils ou elles ont eue sur toute une année. S’ils et elles font très attention à leurs publications sur Instagram, sur Whatsapp c’est totalement spontané, parfois la réponse n’a même pas de lien avec le message précédant tellement les échanges vont vite. À la relecture, ça donne des choses un peu absurdes, non dénuées de poésie. C’est là qu’il y a une écriture de montage potentiellement intéressante à faire.

C. D. : La production écrite est revisitée partout où c’est possible ; ordinateur, téléphone, journaux intimes. Il y a une influence très forte de l’outil sur le format. J’ai vu aussi de l’intérêt pour l’intelligence artificielle et pour le codage.

 

PLUSIEURS FOIS, publication, janvier 2020. Un projet mené par Fabienne Radi avec Rafael Haro, Lluis Casellas, Theo Ducommun

 

S. M. : Il y a cette idée, peut-être cliché et dépassée, selon laquelle, quand on écrit, on doit « trouver sa voix ». Comment amenez-vous les étudiant·e·s à trouver leur manière de s’exprimer. Comment produire quelque chose de personnel sans être forcément dans l’écriture du soi ?

F. R. : Je n’aime pas trop cette expression [Trouver sa voix], il y a un aspect un peu religieux, ou développement de soi, mais c’est dans l’air du temps, avec l’autofiction notamment. Notre cours s’appelle désormais La Fabrique du Texte. Ça dit bien ce que ça veut dire. J’encourage les étudiant·e·s à essayer d’écrire sur ce qui les entoure, des détails de leur environnement. Parler de soi par la bande.

C. D. : L’écriture de soi a toujours existé. À notre époque, il y a quelque chose de compliqué avec cette idée de l’authenticité, d’être vrai, comme si il y avait une vérité absolue de soi. Comme s’il ne fallait pas toucher à ce qui est sincère ou spontané… On peut aussi trouver sa voix, son style ou sa patte, en se moquant de cela. La voix se déforme avec les usages, elle dépend plus du texte que de nous-mêmes. J’essaie de leur faire acquérir une espèce de lucidité, de finesse du regard sur leurs textes.

F. R. : La question de l’adresse se pose régulièrement aussi. Le texte doit tenir pour un·e lecteur·trice extérieur. Les étudiant·e·s sont souvent très préoccupé·e·s par leur vécu, leurs anecdotes. On essaie de travailler la distance par rapport au soi, en le mettant en forme de différentes façons. S’interroger aussi sur la vraisemblance vs la vérité d’un texte.

C. D. : Nous ne sommes pas là pour imposer un certain rapport au texte. Il s’agit de trouver la bonne distance pour chacun·e. Parfois, c’est dans le désaccord avec nous que quelque chose peut s’affirmer chez un·e étudiant·e. L’important c’est que ce soit questionné, interrogé et compris pour être pleinement assumé.

F. R. : Parfois on marche sur des œufs, notamment dans les essais, car les étudiant·e·s mettent beaucoup d’eux ou elles-mêmes. Souvent ils et elles comprennent mieux nos commentaires une fois l’objet fini.

C. D. : De ce point de vue, nous jouons un rôle proche de celui de l’éditeur, nous aidons à finir.

F. R.: Ce qu’on essaie aussi de transmettre en fin de compte, c’est que ce travail d’écriture, même si c’est beaucoup de boulot de réécriture, de remise en forme, c’est aussi du plaisir ! Arriver à fabriquer un texte en testant toutes sortes de directions, en expérimentant plusieurs formes, en mélangeant des éléments, jusqu’à ce que tout à coup, paf, ça prenne, c’est jouissif.