Une histoire de légitimité
Texte
Dans le contexte de l’exposition qu’elle organise au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole, Charlotte Laubard (HEAD – Genève, HES-SO) déplie ce qu’elle nomme « l’énigme autodidacte ». Protéiforme, cette énigme interroge les modes d’apprentissage et l’invention artistiques autant que les critères de légitimité qui régissent l’histoire de l’art. À l’aune de la globalisation et de la digitalisation de nos sociétés, Laubard affirme la nécessité d’ouvrir de nouvelles perspectives sur l’autodidaxie. Elle propose de mettre en parallèle la trajectoire d’artistes qui ont fait l’objet de différentes appellations telles que « brut », « outsider », « naïf » avec celle d’artistes des avant-gardes, qui, dans les années 1950, ont dû mettre en œuvre une forme de désapprentissage pour rompre avec la tradition, ou encore de créateurs venus de sphères et cadres d’apprentissage non-occidentaux. Son objectif est de dépasser l’aporie de l’individu génial et seul, vierge de toute culture – mythe qui a contribué à épaissir l’énigme – pour mieux cerner les étapes et les modes d’apprentissage dont la nature, aussi informelle soit-elle, est toujours d’ordre dialogique. Afin d’évacuer les dualismes « primitif vs. moderne », « inné vs. acquis », Laubard substitue à l’étude de la condition de l’autodidacte, celle du processus de l’autodidaxie qui se réalise dans une série d’actions dont certaines caractéristiques sont particulièrement saillantes (notamment l’autofiction, l’indexation, l’appropriation, l’assemblage, la pensée par analogie…). L’attention portée à ces gestes – qui ne sont pas à la marge du champ de l’art contemporain – contribue à démystifier l’énigme et à problématiser la construction de discours et de catégories historiographiques qui répondent toujours à la visée des critiques et des commissaires qui les écrivent.
Conférence
Bibliographie
Hélène Bézille, « L’autodidacte », entre pratiques et représentations sociales, Paris, L’Harmattan, 2003.
Capucine Brémond dans « Sommes-nous tous autodidactes ? », Cause Commune, 27 mars 2018, https://cause-commune.fm/podcast/cause-a-effet-9/ .
Gilles Brougère, Hélène Bézille, « De l’usage de la notion d’informel dans le champ de l’éducation », Revue Française de Pédagogie, n. 158, janvier-mars 2007 https://journals.openedition.org/rfp/516.
Michel de Certeau, L’invention du quotidien, tome 1 « Les arts de faire », Paris, Folio, 1990 (1980).
Céline Delavaux, L’Art Brut, un fantasme de peintre. Jean Dubuffet et les enjeux d’un discours, Paris, Editions Palette, 2010.
John Dewey, L’art comme expérience, Paris, Gallimard, 2005 (1934).
John Dewey, Expérience et éducation, Paris, Armand Colin, 2011 (1938).
Jean Dubuffet (dir.), L’Art Brut, Musée des Arts décoratifs, Paris, février 1967.
Michael D. Hall, Eugene W. Metcalf (dir.), The Artist Outsider. Creativity and the Boundaries of Culture, Washington, Smithsonian Institution Press, 1994.
Massimiliano Gioni (dir.), Il palazzo enciclopedico, Biennale di Venezia, Venise, 2013.
David Granger, « The legacy of John Dewey’s Art as experience: from Black Mountain College to ‘happenings’ », Studi di estetica, année XLVII, série IV, http://mimesisedizioni.it/journals/index.php/studi-di-estetica/article/view/839/1286, mars 2019.
Hélène Guenin, Elodie Stroecken, « Tania Mouraud de A à Z », in Emma Lavigne (dir.), Tania Mouraud, Centre Pompidou, Metz, 2015.
Stéphanie Jamet-Chavigny et Françoise Levaillant (dir.), L’Art de l’Assemblage : Relectures, Rennes, Presses Universitaires, 2011.
Sidney Janis (dir.), They Taught Themselves: American Primitive Painters of the 20th Century, Museum of Modern Art, New York, 1942.
Charlotte Laubard, « Bienheureuse ignorance ! Des limites d’une contre-histoire de l’art », in Bice Curriger (dir.), Les Autodidactes, Arles, Fondation Vincent Van Gogh, 2020, pp. 108-121.
Claude Levi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962.
Henry Markram, « Brain is beautiful », conférence au Forum ArtTech, EPFL – HEAD—Genève, 11 octobre 2018.
Jean-Hubert Martin (dir.), Les Magiciens de la Terre, Centre Pompidou – Halle de la Villette, Paris, 1989.
Hubert Martin, « La modernité comme obstacle à une appréciation égalitaires des cultures », in Partages d’exotismes. Cinquième biennale d’art contemporain de Lyon, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 2000.
Jacques Rancière, Le maître ignorant. Cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, Paris, Fayard, 1987.
Lucienne Peiry, L’Art Brut, Paris, Flammarion, 1997.
Tilman Osterwold (dir.), Szenen der Volkskunst, Stuttgart, Württembergischer Kunstverein, 1981.
Emmanuel Sander, L’analogie, du naïf au créatif. Analogie et catégorisation, Paris, L’Harmattan, 2000.
Arnd Schneider, « Sull’appropriazione. Un riesame critico del concetto delle sue applicazioni nelle pratiche artistiche globali », Antropologia, n° 13, 2011 [https://www.ledijournals.com/ojs/index.php/antropologia/article/view/166].
Richard Shusterman, L’Art à l’état vif. La pensée pragmatiste et l’esthétique populaire, Paris, Éditions de Minuit, Paris, 1992.
Harald Szeemann (dir.), « Befragung der Realität – Bildwelten heute », Documenta V, Kassel, 1972.
Maurice Tuchman (dir.), Parallel Visions: Modern Artists and Outsider Art, Los Angeles County Museum, Los Angeles, 1992.