Jean-Pierre Greff – Avant-propos

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Ce colloque – d’une nature quelque peu singulière, on le verra – procède d’une circonstance elle-même très particulière. Cette circonstance est celle du dixième anniversaire de la HEAD – Genève, dont le projet a été engagé en 2006-2007. Or, le colloque intitulé AC / DC – ce qui, hormis l’allusion rock, signifiait Art contemporain / Design contemporain et le courant électrique, alternatif ou continu, qui traverse ces deux pôles de la création contemporaine –, a créé, dans le temps même de son élaboration, les conditions de possibilité de la création de la HEAD à partir de la réunion des deux écoles d’arts visuels et d’arts appliqués et de design. Mieux, en octobre 2007, AC / DC a constitué la première manifestation du nouveau projet HEAD et de son ambition. AC / DC fut du reste plus qu’un colloque international, ce fut aussi une exposition qui, sous le titre là encore musical, Wouldn’t it be nice ?, fut présentée successivement à Genève (Centre d’art contemporain), à Zurich (Museum für Gestaltung) et à Londres (Sommerset House) ; ce furent encore un ensemble de workshops et master-classes proposés à nos étudiant·e·s, dont les résultats feront eux-mêmes l’objet de plusieurs expositions. AC / DC fut enfin un ouvrage publié en français et en anglais par les éditions Ringier, devenu un ouvrage de référence sur la question des relations contemporaines et des territorialités mouvantes de l’art et du design.

Bref, ce colloque fut un acte fondateur. Il a réellement constitué un socle intellectuel, et d’expériences, à partir duquel nous avons travaillé. Il a offert un démenti cinglant à qui pensait qu’il y avait d’un côté celles et ceux qui parlent de…, et de l’autre côté celles et ceux qui font l’art et le design actuels.

Bien au contraire, si j’ai rappelé ce moment, c’est pour en souligner, à l’épreuve des faits, la puissance agissante. Cela suffit à dire l’enjeu majeur que recouvre à mes yeux le colloque que nous ouvrons ce matin, et cela confère à son titre, Histoires d’un futur proche, une dimension presque programmatique pour notre école. Nous avons, depuis 2007, réalisé nombre de symposiums liés à des projets de recherche ou aux développements disciplinaires des différents Départements et champs de création qui constituent l’école. Cependant, à l’instar de AC / DC – dont il constitue, 10 ans après, une sorte de réplique, dont nous escomptons le même effet tellurique – Histoires d’un futur proche ne se conçoit pas comme un colloque scientifique habituel, mais comme un tour d’horizon, une prise de distance ou de hauteur, une mise en perspective, une situation d’invention.

Cette rencontre, je l’ai dit, clôt une année de célébration des 10 ans de la HEAD. Ma position réflexe, partagée par mes collègues, a été celle-ci : certes, dix ans c’est le moment d’un regard rétrospectif, c’est le moment de considérer, à tous les sens du terme, le chemin parcouru, mais c’est bien plus encore un moment qui doit nous alerter, nous inviter à tout re-considérer, à prendre la mesure d’un monde qui dans ce laps d’une décennie a considérablement changé ; c’est surtout le moment d’imaginer l’avenir, disons les dix prochaines années, de nous y projeter et de réinventer notre projet et notre vision d’école, à neuf.

Ce à quoi nous vous invitons, vous toutes et tous qui êtes présent·e·s, plus de 700 ( !) étudiant·e·s, professeurs et collègues, intervenant·e·s de ce colloque, collègues d’autres écoles de différents lieux du monde, invité·e·s et ami·e·s de notre école, ce à quoi vous participez au cours de ces deux journées est un projet de refondation de la HEAD – Genève, au tournant de ses dix ans et au moment où elle investit (pour partie) son nouveau campus, ici même.

Car une école d’art, j’aime le répéter, si elle est portée à un certain degré d’ambition, ne vit que perpétuellement en voie d’elle-même, en cours d’elle-même, à distance des certitudes gagnées, des habitudes prises ou des formules éprouvées. Voilà pour ce qui concerne les enjeux, proprement cruciaux, de ces journées.

Un mot préliminaire encore – et ce sera un mot de gratitude – quant à la méthode. La préparation d’un tel colloque est un défi, et en premier lieu un défi intellectuel. Nous avons tenté d’y répondre – nous saurons demain soir si nous y sommes parvenus – en favorisant, une fois encore, ce qu’il est convenu d’appeler l’intelligence collective. J’ai partagé les prémices de ce projet avec notre Conseil de Direction. Puis, nous avons constitué un Comité de pilotage et je tiens à nommer et remercier celles et ceux qui y ont travaillé durant plus d’un an : Yann Chateigné, Jan Geipel, Charlotte Laubard, Lysianne Léchot-Hirt, Alexandra Midal, Nicolas Nova, Jean Perret, Anne-Catherine Sutermeister. Eux-mêmes ont partagé ce projet avec nombre de collègues. Delphine Jeanneret en a assumé la coordination générale, depuis nos premières réunions jusqu’à aujourd’hui. Elle a réalisé un travail considérable, exemplaire de rigueur et d’intelligence et je souhaite que nous l’en remercions. Nous avons enfin réuni un formidable Comité artistique et scientifique, riche de 23 personnalités internationales issues des champs de l’art, du design, de l’architecture et du cinéma, créateur·trice·s ou universitaires, responsables de musées ou centres d’art internationaux. C’est grâce à toutes ces personnes que nous sommes parvenus à réunir le plateau incroyable de personnalités, d’intelligences et de talents que nous allons entendre et découvrir durant ces deux jours, venues, vous le verrez, d’horizons intellectuels, artistiques et géographiques les plus divers. MERCI, dès à présent, à toutes celles et ceux qui ont répondu à nos invitations et qui, en dépit des multiples charges et projets qui sont les leurs, vont nous faire bénéficier de leurs recherches et expériences.

Ensemble, nous avons réfléchi aux thématiques de ce colloque. Très vite, cette question : Comment pourrions-nous contribuer à « l’invention du futur »? Mais cette expression univoque n’appartient-elle pas à une sémantique héritée du XXe siècle, alors que la condition de notre siècle est celle de la complexité et de l’interconnexion généralisée ? Il nous semble alors plus pertinent de réfléchir les récits du futur, ses nouvelles mythologies, de nous efforcer de comprendre les prochains régimes d’historicité. Ce sera donc Histoires du temps futur, histoires, récits, scénarios, fictions… Le pluriel du mot « histoires » permet de suggérer la possibilité de divers scénarios concomitants, croisés et discontinus. Mais ne pensons-nous pas alors à un futur trop lointain ? Les fantaisies de la science-fiction, pour passionnantes qu’elles soient, ne sont pas notre sujet. Rétrospectivement, les prophéties sur l’an 2000, échafaudées il y a un demi-siècle, nous font sourire. Aussi futuristes soient-elles, la plupart des prédictions ne font qu’extrapoler le présent. S’impose alors le titre qui est le nôtre aujourd’hui, Histoires d’un futur proche, disons celui des dix prochaines années, qui se situe dans cette zone de tension où l’ordre des choses est certes incertain mais pourtant prévisible, pour partie. Un espace temporel que nous pouvons aborder de manière simultanément spéculative, critique et pragmatique, comme nous aimons le faire au sein de la HEAD. Ce futur proche est évidemment celui dans lequel opéreront nos jeunes diplômés, celui que nos étudiant·e·s anticipent déjà.

C’est un parfait cliché, je le sais bien, mais nous sommes engagés dans une révolution systémique et anthropologique sans précédent historique : transformation profonde de la condition humaine, nouvelles perceptions du vivant et de l’humain dans le monde, nouvelles articulations, nouvelle symbiose peut-être, entre l’humain et la machine, mutations des relations sociales reconfigurées par les techno-sciences, transformations irréversibles de nos écosystèmes planétaires, etc. Et pourtant, face à cette instabilité inouïe du temps présent, il semble que nous soyons d’un point de vue politique dans une période de stagnation ; la possibilité même de l’avenir se fait incertaine face à cette obstruction actuelle du politique.

La réflexion que nous engageons avec vous aujourd’hui, avec une large part de nos étudiant·e·s, découle d’une double conviction, simple mais forte. Le premier versant de cette conviction est qu’il est pour nous urgent, par delà les injonctions d’innovation qui nous viennent de toutes parts, à bonne distance des discours messianiques ou apocalyptiques qui accompagnent le développement des techno-sciences, plus que jamais urgent, et essentiel, de former, parmi toutes les compétences qui sont les leurs, nos étudiant·e·s à réfléchir, à spéculer, à imaginer, à agir toujours plus rapidement face au mouvement, qui est la réalité première du monde contemporain. L’interconnexion croissante de ces mutations accélérées, dans un monde de la diversité accrue, les invite aussi à opérer transversalement. L’agilité, la plasticité intellectuelle qui est l’une des ressources singulières de nos étudiant·e·s implique une formation intellectuelle toujours plus exigeante, multipolaire, multiculturelle, leur permettant d’élaborer un type nouveau de pensée créatrice, relationnelle, leur permettant de se mouvoir avec la même agilité dans un monde de l’instabilité. Danser toujours, mais danser désormais sur un fil…

Le second versant de cette conviction élémentaire est que, assurément, artistes et designers auront un rôle majeur, croissant, à jouer dans ce monde à venir, dans ce futur proche, quand bien même, ou précisément parce que le monde s’oriente dans une direction inquiétante : « Good design for a bad world », tel était le titre d’une série de ‘’talks’’ organisée par le magazine Dezeen lors de la dernière Dutch Design Week. Nombre d’artistes et de designers témoignent de leur conscience aiguë d’appartenir à « une période artistique mise face à l’abîme » (Pedro Morais). Jamais, peut-être, le rôle vigile et la fonction critique de l’art et du design n’ont paru aussi lourds d’enjeux. Car l’art et le design créent des espaces de réflexion singuliers. Si on ne peut jamais se positionner pleinement à l’extérieur d’un système, ils nous offrent une possibilité de prise de recul, d’une vision globale, d’une situation contemporaine morcelée en visions de plus en plus spécialisées, d’une vision, surtout qui échappe à l’immédiateté, qui ne poursuit aucune logique instrumentalisée.

Une génération nouvelle d’artistes, nourris par la pensée critique contemporaine, s’emploie à fabriquer une culture visuelle de combat. Refusant de dissocier la réinvention des cadres de l’art et des modes de vie, ils et elles s’emploient à réinventer l’habitat, l’économie locale, leur usage du monde. Le cinéaste Alexander Kluge postulait dans le e-flux journal du mois d’avril 2017 que si l’art ne peut pas résoudre les problèmes d’aujourd’hui, il peut commencer à imaginer des réponses à ceux de 2036, dans une sorte de « réalisme futuriste ». Nous voici bien au cœur de notre sujet. Ce colloque est bien un plaidoyer en faveur d’une fonction critique et d’une puissance d’action accrue de l’art, du design et de la culture visuelle.

Un dernier mot quant à la forme et au format de ce colloque. Nous avons réuni une dizaine de thématiques ou questions en trois grands champs qui opèreront une sorte de zoom optique depuis le biotope – Habitabilités de l’Anthropocène – jusqu’à l’individu, connecté, augmenté – Collective super Egos – en passant par la société de la numérisation généralisée qui est la nôtre – Déprogrammer / Reprogrammer. La question du temps, de notre rapport présent au temps, marque les préoccupations générales de ce colloque et traverse ses champs thématiques ; c’est pourquoi il nous a semblé nécessaire de l’ouvrir par une sorte de prologue consacré à une réflexion sur le temps : Qu’est-ce que le passé nous apprend sur le futur ? Le futur sera-t-il aussi rétrospectif ? En pensant au futur, ne sommes-nous pas d’emblée confrontés au passé ?

Enfin, et cela a été posé dès le premier jour, nous voulions donner à ce colloque une forme spécifique qui fasse sens. Nous faisons le pari suivant : c’est dans le croisement des visions des artistes, des designers et des théoricien·ne·s que les spéculations sur notre futur proche pourront contribuer à transformer nos perceptions et nos actions. C’est ainsi que chaque thématique est envisagée selon une approche systématiquement interdisciplinaire. En particulier, nous nous sommes attachés à alterner, conjuguer les propositions de penseurs et artistes – designers, ces derniers se trouvant invités à s’exprimer non pas à travers les seuls métadiscours auxquels les invite habituellement cette situation de colloque, c’est-à-dire en commentant leurs œuvres et travaux, mais par le moyen de ces travaux mêmes, à travers les artefacts qu’ils produisent, c’est-à-dire, en somme, par une mise en œuvre de la question. Chaque thématique est ainsi portée, conjointement aux conférences, par un ensemble de 23 propositions artistiques, projections, performances, expositions dont la moitié est le fait d’artistes, designers diplômés de notre école, tandis que deux d’entre elles découlent de projets de recherche menés au sein de l’école. Toutes ces conférences et propositions artistiques mises en scène dans l’enceinte du Cube répondent d’un programme pensé comme un véritable Forum.