ISSUE #6 – La parole à l’écriture

L’atelier d’écriture, créé par Hervé Laurent en 1999, constituait déjà l’un des espaces singuliers et vifs de l’ESBA (ndlr. ancienne École supérieure des Beaux-Arts de Genève) lorsque j’en ai pris la direction en 2004. Nous nous sommes rencontrés, Hervé Laurent et moi-même, sur cet engagement que je n’ai fait qu’accompagner de manière convaincue. Les rapports entre art et écriture, entre peinture et poésie au cours du XXe siècle en particulier, ont constitué un des champs de mon travail d’historien de l’art. J’avais également ouvert dès 1996, à l’École supérieure des arts décoratifs  de Strasbourg, des ateliers d’écriture créative, confiés à Catherine Weinzaepflen et Jacques Demarcq. Ces ateliers avaient permis la publication, assez inédite, de plusieurs recueils de textes d’étudiant·e·s.

Nous avons ainsi instauré très rapidement un petit groupe de travail réunissant, outre Hervé Laurent, Carla Demierre, alors assistante au sein de l’atelier d’écriture, et Alain Berset fondateur et directeur des éditions Héros-Limite qui intervenait également à l’école. Nous sommes convenus d’une « politique » active d’invitation d’écrivain.e.s ou artistes – écrivain.e.s qui, à la suite de leur atelier mené au sein de l’école, donnaient une lecture publique de leurs propres textes dans le cadre de rendez-vous instaurés au Mamco, grâce à la complicité amicale de Christian Bernard, intitulés Voix Off. C’est également à ce moment-là que nous avons créé la collection Courts lettrages avec Héros-Limite. La collection était codirigée par Alain Berset, Hervé Laurent et moi-même. En réalité, le choix des auteurs et autrices publié·e·s était le fait de Laurent et Alain, mon propre rôle était surtout celui de premier supporter… Le premier livre de Carla Demierre – qui a repris la responsabilité de cet atelier à la suite d’Hervé Laurent – y a été publié, mais aussi les textes d’une vingtaine de jeunes diplômé·e·s, à ce jour, qui, pour certain·e·s, sont devenu·e·s des figures suisses de la littérature ou du monde de l’édition (à l’exemple de Julie Sas, Vincent de Roguin, Baptiste Gaillard, Anne Le Troter, entre autres).

L’idée que les mots sont inscrits dans les pratiques contemporaines de l’art était donc très ancrée dans la culture de l’école. Carl Andre, par exemple, était venu rencontrer les étudiant·e·s alors que ses poèmes visuels, dactylographiés, étaient présentés au Cabinet des estampes par Christophe Cherix. Jacques Demierre et Vincent Barras proposaient déjà à ce moment-là un travail étonnant de poésie sonore au sein de l’Atelier son de l’école. Bref, la question de l’écriture, et la matière visuelle ou sonore du texte traversaient l’école en permanence. Et cela se poursuit. Ces exemples témoignent d’un espace de création singulier, ouvert, à la croisée des arts et de la littérature. Nos alumnis devenu·e·s écrivain·e·s portent une singularité qui tient pour partie à cette origine plasticienne du texte, traversé de l’intérieur par une dimension visuelle. Ils·elles travaillent le texte comme une texture, une argile. Le texte est une trame, un filet à partir duquel capter un pan de réalité. On perçoit dans leurs travaux une dimension physique des mots. Je veux également souligner que, par-delà ce champ de création singulier qu’ouvrent ces ateliers d’écriture, ils aiguisent une compétence langagière qui est désormais une compétence cardinale pour tout·e artiste – et si nous parlons à présent de la HEAD, de tout·e designer – en tant que vecteur actif d’une pensée à l’œuvre.

Au sein de l’école d’art, le travail d’écriture ouvre un espace particulier de liberté, on s’accorde certaines licences qu’on ne s’accorderait pas spontanément dans un contexte plus traditionnellement associé à la littérature. En école d’art, le travail d’écriture opère un déplacement, on travaille le texte dans un territoire connexe qui, d’une part, s’offre à des logiques très fécondes de transpositions et qui par ailleurs n’est pas, ou moins, encombré de figures héroïques, parfois paralysantes. C’est un espace de création que l’on peut investir de manière plus déliée, dégagée du poids du genre et de l’histoire. Ce dossier manifeste, je l’espère, ces sensibilités remarquables.

Jean-Pierre Greff

 

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