Guinea pigs assemblages

Réflexions de Sylvain Menétrey sur la pratique d'Eva Zornio aka Affective Evaluation

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C’est en fine tacticienne qu’Eva Zornio s’est saisie du concept d’empathie pour concevoir, sous le label Affective Evaluation, une série d’œuvres et d’actions qui se situent, là aussi tactiquement, aux marges des expositions auxquelles elle prend part. Depuis l’identification des neurones miroirs, découvertes chez le macaque en 1990, la question de l’empathie est devenue un champ très investi et débattu dans les neurosciences et la psychologie cognitive. Dans le grand public aussi cette notion incertaine que chacun peut investir d’un ressenti personnel suscite d’interminables discussions. En ce sens, l’empathie serait un concept performatif, dont la simple énonciation génère de l’introspection et du relationnel.

Zornio se sert de cette composante pour créer des situations où elle récolte des données, des définitions ou des dessins du public sur ce sujet. Lors de l’exposition Études sur l’empathie curatée par Charlotte Laubard à la Fondation Ricard à Paris, l’artiste a choisi d’investir la zone d’accueil de l’espace d’art. Le public était invité à répondre à des questionnaires sous le vague intitulé d’« étude sur l’empathie », où il s’agissait d’évaluer ses réponses émotionnelles dans différents contextes. Si l’artiste s’est inspirée de questionnaires employés par les chercheurs en sciences affectives, la scientificité du protocole d’enquête était mise à mal par l’absence d’explications quant à la méthodologie de traitement des données ou l’objectif final de l’étude, qui sont d’usage dans le monde scientifique. On pouvait remarquer aussi certaines irrégularités dans le questionnaire comme la répétition d’une question. La présence de panneaux accrochés au-dessus du desk d’entrée avec des graphiques en camemberts de statistiques tirées de précédentes collectes venaient en revanche signifier que ces données sont bel et bien traitées par l’organisation Affective Evaluation, dont la nature exacte n’est pas précisée par l’artiste. La présence envahissante du logo AE, le choix de diverses teintes rosées froides pour les graphiques, un diffuseur d’essences blanc épuré sur le desk et le mobilier blanc ou transparent de l’espace d’accueil – dont on pouvait se demander s’il était d’origine ou spécialement choisi par l’artiste – englobaient l’étude dans une esthétique ambiguë, à mi-chemin entre la start-up qui exploite des données à des fins commerciales, l’institut de recherche, le centre de bien-être et le bureau de médiation culturelle.

Vue d’exposition, Études sur l’empathie, Fondation Ricard, Paris, 2019

 

Ce flou entretenu autour de la structure sous laquelle elle opère, du but de la récolte de données, de la notion qu’elle investigue, et même à bien y regarder de la lecture de ses graphiques – peu lisibles – permet à l’artiste de tester bien d’autres paramètres que celui de l’empathie. Et en premier lieu celui du statut de son travail. Car si le public a participé de bonne grâce à son étude, c’est qu’il l’identifiait à une œuvre. Néanmoins, la position en marge de l’installation, à l’accueil, et le fait que l’artiste avait mandaté les médiatrices culturelles dotées d’un badge Affective Evaluation pour la distribution des questionnaires, lui donnaient un statut à part et envahissant. L’œuvre, telle une préparation mentale, venait prescrire, résumer, expliquer ou commenter l’exposition à venir. En 2018, lors d’une autre exposition collective à Forde à Genève, Eva Zornio avait mené diverses expériences hors des heures d’ouverture lors de rendez-vous individuels avec un public inscrit. Elle laissait les participants déambuler librement dans l’exposition munis d’un capteur qui enregistrait leur pouls. Elle notait le temps passé devant chaque œuvre, les évolutions du rythme cardiaque et récoltait des réponses plus qualitatives sur l’état affectif des participants face aux images. En privilégiant l’axe émotionnel et la réponse affective, l’artiste dictait une manière spécifique d’appréhender l’exposition.

Eva Zornio, Affective Evaluation, Forde, Genève, 2018. © Sandra Pointet

 

Le travail d’Eva Zornio comporte donc une forme de manipulation de l’expérience du public. Il peut s’inscrire dans la critique institutionnelle, en ce qu’il vient perturber, ou renforcer selon les cas, les métadiscours que les curateur·trice·s ou les médiateur·trice·s établissent avec un message en vogue dans les cercles de théoriciens de l’art sur l’agentivité des images. L’expérience particulière qu’elle propose au public, qui peut prendre une pause et faire son introspection en répondant au questionnaire, performe cette relation affective qui se noue entre l’œuvre et celui ou celle qui l’expérimente, mais par des moyens en apparence scientifique plutôt qu’expressif. L’esthétique corporate des installations suggère cependant un glissement vers l’exploitation commerciale et l’économie de l’expérience, ce qui dans un contexte de fondation privée comme Ricard, n’est peut-être pas anodin. Plus largement, le travail de l’artiste questionne les pratiques contemporaines de quantification de soi. Le flou qui entoure l’usage des questionnaires qu’on lui confie est à la mesure du mystère qui plane sur la destination et l’exploitation de données personnelles récoltés par les grandes sociétés du web. Sous les apparences innocentes de l’esthétique relationnelle, le travail d’Eva Zornio révèle donc certaines structures de pouvoir contemporaines en plaçant le public dans une position de cobaye. D’autres interventions d’Affective Evaluation, par exemple à l’espace Cyberrance, à Romainville en 2019, manifestait clairement ce mode d’interaction. L’artiste récompensait le public qui acceptait de produire un dessin sur l’empathie avec des petits cadeaux : bougies d’artistes, cassettes de label ou kits de microscope.

En parallèle, Eva Zornio adopte et performe une position de chercheuse sensiblement différente dans ses carnets de recherches qu’elle a entamé pour son essai master à la HEAD et qu’elle poursuit aujourd’hui. Tel un journal de bord, les trois cahiers baptisés, « Empathie », « Embodiment » et « Emotions » font le récit au jour le jour, à la manière d’un blog, des discussions, échanges d’e-mails avec des spécialistes ou des amis et des réflexions personnelles de l’artiste-chercheuse. Des citations de philosophes comme Spinoza et Deleuze, de psychologues comme Paul Ekman ou de psychobiologistes comme Vittorio Gallese, alternent avec des récits d’expériences personnelles. L’artiste raconte ses séances de qigong, de shiatsu ou de fasciathérapie pour soigner une épaule douloureuse. Cette texture fragmentaire fait écho aux divers agencements sociaux et du corps et de l’esprit qui sont analysés. Elle nous plonge aussi dans l’intimité et le bricolage de la recherche selon un mode d’écriture à la première personne proche de l’autofiction contemporaine à la Maggie Nelson. Le cobaye n’est ici plus le public, mais l’artiste elle-même.