A Dialogue on Interior Design Education

Interior design is subject to the growth of architecture and design, which appropriate its own field of competence. Yet interior design’s particularities — flexibility and timeliness as well as its own considerations of atmosphere, the decorative and narrative — are not easily subsumed into neighbouring fields. In this talk, the director of HEAD – Geneva, Jean-Pierre Greff, and the manager of the Space Design Department, Javier Fernandez Contreras, evoke present or future avenues intended to reaffirm interior design’s legitimacy. These avenues include a development of interior design’s theoretical foundation and an encouragement that students be recognised as authors.

Roberto Zancan : Quelle a été l’histoire de la HEAD et quelle position occupe la filière Architecture d’intérieur en son sein, quel a été son développement ?

 

Jean-Pierre Greff : Il est toujours difficile de brosser une histoire à grands traits. On simplifie beaucoup et c’est forcément réducteur, parfois injuste pour les personnes qui ont mené le projet avant vous. Lorsque j’ai pris la direction de cette école, au moment donc de la création de la HEAD en 2006-2007, l’architecture d’intérieur, en tant que discipline, n’était pas très bien perçue. Certains se demandaient même, voire pensaient très clairement, et déclaraient, que c’était une discipline en voie de disparition, en voie d’éradication car elle leur semblait prise dans un mouvement de tenaille.

D’un côté, en effet, il y a l’architecture et les architectes. L’architecture est forte de toute l’histoire qui est la sienne, une histoire très longue. Et les architectes, eux, sont forts d’une légitimité et d’un prestige qu’ils ont sans doute depuis des millénaires mais qui est devenu très fort dans la culture contemporaine. Et par ailleurs, les architectes et les écoles d’architecture, pour des raisons diverses qui pouvaient également être économiques, liées à la transformation de notre société et au fait que l’architecture ne pouvait plus se concevoir seulement comme la construction de nouveaux bâtiments avaient tendance à englober l’architecture d’intérieur, parfois même à la phagocyter.

Cette prééminence socio-professionnelle historique de l’architecture formait le premier mord de la tenaille.

L’autre mâchoire de cette tenaille tient à un mouvement beaucoup plus récent, à savoir la formidable expansion du design qui s’était lui-même, à ce moment-là, libéré de son assujettissement à l’architecture. On le sait, il existe une vision traditionnelle qui subsume le design à l’architecture ; l’histoire du design a été inféodée à celle de l’architecture.

Le design s’est formidablement émancipé de cela, jusqu’à devenir, chacun le sait, au cours des 20 ou 25 dernières années un paradigme majeur dans le champ culturel et esthétique contemporain.

Ainsi encapsulée, l’architecture d’intérieur paraissaient pour beaucoup n’avoir plus vraiment de place ni d’avenir en tant que discipline spécifique et de plein exercice.

Selon la manière dont on la considérait, elle allait soit se résorber dans l’architecture soit être captée par le champ conquérant du design.

En Suisse aussi, cette pensée-là a été forte. À la HEAD, nous avons très vite pensé le contraire, convaincus qu’il allait rester une place tout à fait intéressante pour l’architecture d’intérieur à la condition qu’elle s’affranchisse de cette double tutelle et qu’elle forge sa spécificité dans sa capacité à croiser les compétences, les positionnements et les sensibilités spécifiques du design et de l’architecture. À la croisée de ces deux vastes champs, il y a quelque chose de tout à fait singulier qui est en train de ressurgir puissamment.

Nous avons donc fait le pari à ce moment-là de renouveler et repenser ce département au sein de l’école, mais il était assez difficile de faire valoir d’emblée la singularité de la discipline. J’en reviens à l’histoire de l’école car en réalité, dans son équipe enseignante, il y avait très peu d’architectes d’intérieur. Nombre des figures éminentes du département étaient des architectes. La culture de l’architecture était par conséquent prévalente. En particulier, les travaux que produisaient alors nos étudiants étaient très proches, en termes de méthodologie, de ce qui se faisait dans les écoles d’architecture. Avec notamment une survalorisation du travail de la maquette et du plan. L’autre aspect tenait au devenir de nos diplômés, et il faut se souvenir qu’il s’agissait d’un bachelor. Seul un très petit nombre d’entre eux s’affirmait comme auteur, se destinant par exemple à travailler en indépendant et à créer leur propre structure. La majorité intégrait plutôt des agences d’architecture dans lesquelles ils occupaient une position ambiguë, puisqu’ils étaient embauchés pour leur sensibilité particulière, que les architectes avaient bien perçue et considéraient comme intéressante, mais en même temps, ils étaient confinés, dans des tâches subalternes, en charge du « second œuvre » des architectes avec un niveau de légitimité, de reconnaissance et de rémunération bien moindre.

Nous nous sommes dit qu’il fallait redéfinir les axes de travail, spécifier l’enseignement sur des compétences propres aux architectes d’intérieur, tout en changeant les modalités de travail. Nous avons ainsi largement ouvert le champ de l’architecture d’intérieur qui pouvait s’étendre jusqu’au mobilier, mais aussi au design d’événement, en passant par tout le domaine du design d’exposition, quelle que soit la nature des expositions. Ce champ-là, nous l’avons très vite développé avec un master, intitulé Espace et Communication ; il s’est pour partie substitué aux sujets plus convenus qui dominaient jusque-là sans partage, c’est-à-dire l’espace domestique, l’espace de travail, l’espace de loisirs, etc.

Ce faisant, nous avons favorisé des projets assez ambitieux, qui ont d’ailleurs très vite fait l’objet d’expositions, par exemple au Salone del Mobile de Milan. Un des premiers tournants a été pris lorsque j’ai pu engager Daniel Zamarbide qui est un architecte très ouvert dans sa conception de l’architecture, jusqu’à être proche parfois de l’art contemporain. Je pense au projet que nous avons réalisé avec lui sur le thème de l’aquarium et qui a été présenté à Milan sous le titre Peep Show. Ce projet fondateur ouvrait l’architecture d’intérieur à quelque chose de tout à fait autre, c’est-à-dire tout d’abord à une dimension spéculative s’attachant à ré-envisager des questions de fond comme celle du décoratif, tout en amenant les étudiants de niveau bachelor à produire des espaces en grandeur réelle, un travail à l’échelle 1:1. C’est sans doute là un trait d’identité de l’école tout entière.

Nous avons tout changé dans l’école pour permettre que des projets à l’échelle 1:1 puissent avoir lieu. Cela impliquait de modifier les cadres pédagogiques, la finalité des projets, de changer aussi les espaces et les modalités de travail. 1:1 cela veut dire passer de la table, du plan, à l’espace et donc ouvrir des ateliers où l’on va commencer à construire réellement, en taille réelle. Cela signifie enfin une relation tout à fait nouvelle avec les ateliers techniques de l’école…

 

Javier Fernandez Contreras : J’ai une vision ambitieuse. Ce qui est important pour moi dans une école, dans une structure pédagogique, c’est d’avoir toujours une trajectoire claire et une ambition définie. J’aime bien que la démarche de l’école ait été liée à une forme de résistance. Il y avait en 2006 un contexte de crise dans la profession d’architecte d’intérieur et j’aime ce que Jean-Pierre a expliqué sur la question de lier la pédagogie et l’idée de l’enseignement à la profession. Il est très clair que nous ne pouvons pas nous désengager de ce genre de choses. Nous sommes ici dans une école professionnalisante, dans une Haute École d’Art et de Design, et l’ancrage dans la profession est vraiment une priorité. Je pense que l’on peut facilement se rendre compte qu’il y a un mouvement qui va de la résistance à la réaffirmation et à l’expansion de la profession et je pense que ce mouvement est encore en train de se développer. Ce processus de réaffirmation de l’architecture d’intérieur en tant que discipline et d’expansion de ses compétences professionnelles et théoriques fait partie d’un contexte plus ample et la HEAD – Genève doit vraiment s’articuler avec ce contexte.

Cela affecte fortement la pédagogie, la théorie et l’ancrage professionnel – ces trois domaines je pense.

Sur le plan pédagogique, il y a encore une sorte de condition intermédiaire dans le plan d’études en tant que version réduite d’un plan d’études d’architecture, ce qui en même temps signale le manque d’une perspective plus spécifique pour l’architecture d’intérieur. Par exemple, nous venons d’introduire une matière axée sur le mobilier et de déposer un projet pour mettre en place une mathériauthèque, des choses très spécifiques à l’architecture d’intérieur que l’on doit arriver à développer. Il existe bien entendu beaucoup de points communs et d’intersections entre l’architecture et l’architecture d’intérieur, mais beaucoup également de différences spécifiques. Nous devons donc défendre la profession d’architecte d’intérieur d’un point de vue professionnel et également d’un point de vue épistémologique, ce qui nous amène au deuxième domaine qui est la théorie.

Du point de vue théorique, nous avons encore un contexte qui est similaire à ce qui existait dans les années 1990 pour le paysagisme, où il y avait une sorte de confusion entre le jardin et le paysage. L’architecture d’intérieur a hérité également une confusion entre la décoration et la discipline elle-même, et cela c’est en même temps une opportunité pour développer une réaffectation intellectuelle, philosophique et épistémologique de la profession. (À JPG) Même toi, probablement, tu connais beaucoup de théoriciens, j’en suis absolument sûr, beaucoup de théoriciens en architecture, mais peut-être pas beaucoup de théoriciens en architecture d’intérieur. Cela démontre qu’il y a une grande tradition historique, théorique et professionnelle de l’architecture en tant que pratique physique et sociale, mais qu’il manque une sorte de réaffirmation idéologique et intellectuelle de l’architecture d’intérieur. C’est à cet endroit que je vois une opportunité.

Et le troisième domaine est bien sûr la profession. Je pense que Jean-Pierre a très bien expliqué qu’il existe une ambition d’élargir les compétences professionnelles de l’architecture d’intérieur. Il a parlé de scénographie, de mobilier, d’expositions, et c’est aussi une chose liée à la condition contemporaine du design. Traditionnellement, le designer (peu importe de quel type de design nous parlons) était toujours situé à la fin du processus décisionnel, lié plutôt au résultat esthétique, mais toutes ces révisions de l’épistémologie du design qui ont eu lieu depuis la moitié du XXe siècle – avec le design thinking par exemple – ont réaffirmé la position du designer en tant que leader qui peut gérer des agendas multidisciplinaires depuis le début du processus créatif. Cela a changé complètement la condition de la profession. Nous sommes une filière d’architecture d’intérieur, mais en même temps il est clair qu’il y a une ambition de conquérir aussi d’autres domaines qui sont liés à la question du design. Par exemple, lors du dernier Salone del Mobile nous avons visité ensemble la Fondazione Prada et nous constatons aujourd’hui qu’OMA est un bureau d’architecture qui fait des bâtiments, de l’architecture d’intérieur, du design de mobilier, mais qui gère aussi la stratégie de marques telles que Prada, en concevant aussi tout le design de leurs défilés de mode. Donc ce n’est pas seulement un bureau d’architecture : il y a une vision intégrale de la question du design et c’est précisément ainsi qu’ils ont changé la trajectoire de Prada. Le Prada Epicenter à New York par exemple est un concept store qui a changé la trajectoire de toute la marque, parce qu’il a battu le record de vente en créant une espèce d’écosystème social et culturel de référence à New York. Tout cela s’est fait depuis l’architecture d’intérieur, ce qui nous intéresse beaucoup.

Finalement, l’opportunité de l’architecture d’intérieur en tant que profession par rapport à l’architecture, c’est que l’architecture a toujours eu une sorte de condition solide et lourde, même du point de vue normatif : pour construire un bâtiment, on doit structurer un dossier technique extraordinairement large et détaillé. L’architecture d’intérieur par contre a une sorte de légèreté documentaire qui la situe dans une plateforme plutôt agile et expérimentale. C’est pour cela que nous pouvons parler simultanément de transitoire et de permanence dans des pratiques intérieures qui définissent la contemporanéité. Je suis absolument convaincu qu’aujourd’hui les espaces intérieurs sont les laboratoires de modernité des sociétés contemporaines. Au début du XXe siècle, l’idée de modernité était liée à l’urbanisme et à l’expansion des villes à travers l’architecture. C’était vraiment l’urbain, associée à des idées d’ordre et fonctionnalisme, qui marquait l’agenda de discours architectural. Mais aujourd’hui, de plus en plus de personnes traversent la vie comme des touristes, en changeant régulièrement d’endroit, de travail, de conjoints ou même d’opinions politiques. Cette légèreté est toujours liée à des espaces intérieurs en constante mutation. Que ce soit les espaces intérieurs des aéroports, des musées, des appartements ou des magasins, les intérieurs évoluent toujours en parallèle aux changements de la vie contemporaine, tandis que les façades des bâtiments restent les mêmes. C’est l’architecte d’intérieur qui maitrise ces conditions contemporaines.

Conversation Pieces – Living Room, projet dirigé par Daniel Zamarbide Projet des étudiant.e.s en architecture d’intérieur pour le Salon du meuble de Milan © HEAD – Genève, Dylan Perrenoud 2014

 

JPG : Nous sommes tout à fait d’accord, je me reconnais absolument dans ce que tu dis. Il y a aussi des dimensions qui sont essentielles à l’architecture d’intérieur et qui ont été réévaluées dans l’histoire récente. Je faisais tout à l’heure mention du « décoratif » qui est un bon exemple. C’est une notion qui a longtemps été quasi infamante ; c’était la part maudite de l’architecture d’intérieur et de l’architecture. D’Adolf Loos jusqu’aux derniers avatars du modernisme et de la pensée structuraliste, on a assisté au développement hégémonique d’une vision sculpturale et minimaliste de l’architecture qui a perduré jusqu’à récemment et qui, évidemment, congédiait le décoratif. Or il y a eu tout à coup une réévaluation subite, par les architectes eux-mêmes, de la dimension décorative qui a peut-être aussi soulagé l’architecte d’intérieur de cette « tare » qui le renvoyait à cette seule fonction décorative totalement dévaluée.

Par ailleurs, des notions comme celle d’ambiance, par exemple, ou les questions de narration, ont été largement reconsidérées. La sensibilité même à l’espace intérieur est sans doute contemporaine de tout un mouvement d’attention renouvelée à l’intériorité humaine, celle des sensations, des sentiments et de l’intime, tout cela a mené à réévaluer très profondément ce que pouvaient être les apports spécifiques de l’architecte d’intérieur. Et puis, ce que tu as dit, Javier, et qui me semble important, est cette condition de légèreté qui est celle de l’architecte d’intérieur, que ce soit en termes budgétaires, en termes de mise en œuvre physique, en termes réglementaires. Il y a à tous points de vue une légèreté de l’architecture d’intérieur qui l’autorise à beaucoup plus de souplesse, de rapidité, et à une dimension proprement expérimentale que l’architecture constructive ne pouvait que rarement s’autoriser.

Le travail de l’architecte d’intérieur pouvait, quant à lui, devenir un travail d’architecture, tout simplement – d’architecture éphémère, par exemple, dont les architectes d’intérieur se sont aussi ressaisis. Ce qui a changé assez fondamentalement je crois (et c’est un mouvement épistémologique général qui traverse les disciplines) c’est qu’on n’a plus, même dans des territoires plus vastes que ceux dont nous parlons (je pense par exemple à l’art et au design), on n’a plus de territoire clos, qui se définissent par leurs limites. Les territoires sont devenus mouvants, ils ne cessent de se recomposer. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de spécificités, mais ces identités spécifiques ne se définissent plus de manière territoriale, et en particulier à partir de frontières ou lignes de démarcation, mais comme des dynamiques, des flux. Cela change beaucoup de choses. Du même coup, les compétences et la sensibilité spécifiques à l’architecture d’intérieur vont être réévaluées parce qu’elles débordent la définition de métiers et de territoires de travail assignés à l’architecte d’intérieur par opposition à l’architecte. Pour une école, cela pose un autre problème, parce qu’effectivement, comme nous l’avons dit tous les deux, les architectes eux-mêmes se sont ré-emparés, de ces questions qui font le socle de l’architecture d’intérieur. Mais ils viennent le plus souvent avec une autre culture, formés dans une vision plutôt extérieure de l’architecture, partant du territoire, de l’espace de la ville, de l’espace du paysage pour y poser un objet envisagé prioritairement dans sa dimension sculpturale extérieure et dans son rapport à l’espace environnant, plutôt qu’à partir de ses espaces intérieurs, de son intériorité. Ce que fait l’architecte d’intérieur est presque le mouvement inverse : il ne s’agit pas d’un volume dont on pense d’abord l’extérieur et dont on aménage ensuite l’intérieur : on sécrète d’abord autour de soi un espace intérieur, et ensuite, de manière presque organique, ces espaces intérieurs peuvent générer quelque chose qui serait de l’architecture. Mais, le problème se posait tout de même pour nous : certes, la question de l’intériorité, la conviction d’une spécificité de l’architecture d’intérieur, retrouvent de la pertinence, mais les écoles d’architecture se sont elles-mêmes emparées de cela aisément. Les formations d’architecture d’intérieur existent dans leur spécificité reconnue, mais elles peuvent exister dans certains pays, plus fortement dans les écoles d’architecture que dans les écoles d’art et de design. Nous avons à cet égard quelque chose de particulier à entreprendre. C’est bien sûr, nous le faisons spontanément, d’engager un dialogue avec l’architecture, avec la culture de l’architecture, avec les architectes, qui enseignent dans notre école, mais aussi de penser fortement les liens qu’entretient l’architecture d’intérieur avec le design et avec l’art. La question de l’intériorité est évidemment aussi très présente à travers les différents départements de la HEAD.

Je pense que cela doit maintenant colorer nos formations, notre formation, de façon de plus en plus affirmée. Je me retrouve aussi dans le fait que les territoires se sont formidablement complexifiés ; on a aujourd’hui une approche de plus en plus holistique et non plus une approche segmentée, fondée sur une séparation claire des métiers. Le travail de l’un, puis le travail de l’autre, puis du dernier enfin, tout cela étant conçu comme une suite d’emboîtements logiques et plus on va vers la spécialisation, moins les enjeux seraient lourds. C’est une vision beaucoup plus complexe qui s’impose aujourd’hui, car elle pense l’architecture dans toutes ses interactions, intérieures, extérieures, etc. Il faut prendre la mesure de cela, ce qui veut dire qu’il faut que se développe aussi, paradoxalement, une pensée spécifique de plus en plus forte. Et c’est l’un des problèmes de l’architecture d’intérieur : elle n’a pas de corpus théorique significatif. On en vient au projet de notre livre1 et du travail essentiel que nous avons engagé. C’est ce dont le design a longtemps lui-même souffert, subsumé soit sous les catégories de l’architecture soit sous celles de l’art. Dans tous les cas, il apparaissait comme une sorte de sous-produit de l’un ou de l’autre. Or, ce qui a porté le design dans sa formidable expansion, ce sont bien sûr des enjeux économiques de toute nature mais, à un moment donné, des théoriciens proches de nous, parfois, ont créé une théorie spécifique du design, une généalogie et une histoire du design qui s’affranchissait des origines qu’on lui avait attribuées à partir de l’art et de l’architecture pour en révéler des enjeux tout à fait singuliers. Pour l’architecture d’intérieur, ce travail reste largement à faire : que signifie cette intériorité considérée dans toutes ses dimensions et toutes ces questions que nous avons évoquées, le décoratif, l’ambiance, la narration, etc. Nous nous sommes attelés à ces questions.

Nous avons pensé qu’il était indispensable de lancer une réflexion de fond sur la spécificité de l’architecture d’intérieur. Et ce, aussi en termes de définition de métier, y compris auprès d’instances de régulation en posant par exemple la question de savoir pourquoi un architecte d’intérieur ne pourrait pas signer des plans de manière autonome et de ne plus être inféodé en termes juridiques, à l’architecte. Une telle question a aussi très vite ouvert sur la nécessité d’une formation de niveau Master.

Mais nous devions, en premier lieu, même modestement, contribuer à réfléchir aux conditions et aux enjeux spécifiques de l’architecture d’intérieur. C’est ce que nous avons engagé à partir de ces journées de symposiums qui sont l’amorce d’une réflexion qu’il faut mener plus loin dans une dimension internationale et avec des personnes venant de champs intellectuels et d’expériences très variés. Il nous faut mener ce travail à la croisée de l’art, de l’architecture et du design, faire émerger une pensée spécifique de la question de l’intériorité et de l’architecture d’intérieur qui déborde les cadres classiques de pensée.

Notre première journée de symposium2 a porté notamment sur la situation a priori paradoxale d’une architecture d’intérieur publique, dont on a généralement une vision close et essentiellement domestique ou proche d’espaces domestiques et là, tout d’un coup, la pensée de l’architecture d’intérieur investit au contraire des espaces publiques, ouverts. Ça, c’est très intéressant. Ou alors (et c’était le thème de notre second symposium3) repenser non seulement les questions de l’architecture d’intérieur mais aussi la question de l’intériorité elle-même : que recouvre-t-elle aujourd’hui comme mode de pensée, comme origine et, trajectoire de pensée, très différente de celles qui ont présidé à la compréhension de l’architecture ?

C’est aussi à partir de ces interrogations que nous pourrons construire une nouvelle légitimité de l’architecture d’intérieur, fondée sur ses spécificités, qui se définissent non plus dans un écart mais plutôt dans le croisement, l’intersection avec les autres disciplines. C’est pourquoi j’aime assez qu’on parle en français, puisque c’est la tradition, d’architecture d’intérieur et qu’en même temps on la traduise en interior design. C’est une manière de situer la question de l’intériorité au croisement de l’architecture et du design. Je trouve assez juste de poser notre discipline de cette façon-là.

 

JFC : Ça m’intéresse beaucoup ce que tu as dit des territoires dynamiques et des identités professionnelles qui ne sont pas fixes mais plutôt en mouvement constant. Du point de vue disciplinaire, aujourd’hui, il y a toujours des champs de bataille qui sont en constante redéfinition, qui sont des vrais vecteurs actifs. C’est une question extraordinairement pertinente et contemporaine qui change complètement la vision de l’éducation, depuis toujours liée aux concepts de connaissance et de formation. Il y a eu des périodes dans l’histoire de l’humanité où la connaissance était, on peut dire, statique et elle pouvait être privilégiée par rapport à la formation, mais de nos jours, la connaissance change si vite et il y a tant d’acteurs différents que la formation et l’entraînement, deviennent de plus en plus importants. La capacité à agir dans des endroits en constante mutation et de réagir de manière créative au changement devient cruciale. C’est pour cela que dans la filière Architecture d’intérieur nous parlons vraiment de la capacité conversationnelle du design et de la capacité à négocier avec la réalité.

Nous avons une situation intermédiaire entre la pédagogie on va dire classique et une pédagogie active qui est vraiment bien ancrée dans la réalité de ce qui se passe en dehors de l’école, avec la question des mandats, par exemple. La moitié des ateliers et des workshops maintenant font partie de mandats soit d’organismes publiques, soit d’entreprises privées. Il y a vraiment une interaction très forte avec la réalité. Et cela ne diminue pas la condition expérimentale de l’école. C’est plutôt le contraire, c’est vraiment l’interaction avec les clients, avec les personnes qui vont utiliser l’architecture d’intérieur, qui nous donne plus d’informations, plus de règles, plus de contraintes et c’est vraiment l’étudiant qui doit d’une certaine manière réagir de manière créative à ce cadre de contraintes.

Pour revenir brièvement sur une chose que Jean-Pierre a évoquée à propos de l’architecture d’intérieur et de l’architecture d’extérieur, traditionnellement nous ne parlons jamais d’architecture d’extérieur. Cette idée sculpturale, extérieure de l’architecture, restait jusqu’au XXe siècle un paradigme inexorable. C’est vraiment Giedion4 au XXe siècle qui a parlé de l’espace intérieur en tant que sujet structural de l’architecture, mais l’idée de l’espace Moderne – pas contemporain – était encore redevable aux paradigmes classiques et sculpturaux. Si on regarde la plupart des journaux ‘classiques’ d’architecture, très souvent, il n’y a pas de personnes dans la représentation photographique et quand elles apparaissent, c’est seulement pour montrer l’échelle humaine. L’être humain devient une sorte de décoration, mais c’est l’espace, c’est vraiment l’idée de l’espace-sculpture qui domine. Cependant, dans le domaine de l’architecture d’intérieur il y a toujours des personnes dans la représentation, l’être humain est toujours au centre, comme nous montrent les photographies du magazine Apartamento ou les films de Beka & Lemoine. Et cela crée aussi une différence essentielle entre l’architecture d’extérieur et l’architecture d’intérieur. Parce que dans l’architecture d’extérieur, l’être humain en tant qu’idée est toujours vertical, toujours une sorte de figure sculpturale, mais dans l’architecture d’intérieur l’être humain est aussi assis, couché ou accroupi, il y a toute une réflexion sur la relation entre l’espace, l’intériorité et le corps humain. Cela, pour finir, c’est lié à la redéfinition du rôle de l’architecture d’intérieur dans la société. Traditionnellement nous avions pensé que l’architecture d’intérieur était une sorte d’élément neutre, une sorte de spectateur qui témoigne de la vie des personnes, mais de nos jours, nous savons que ce n’est pas le cas, que c’est juste le contraire. Toutes les relations sociales, les innovations scientifiques ou les controverses politiques se déroulent dans des espaces intérieurs qui jouent un rôle clé dans la construction des sociétés contemporaines.

LOOSBAR, projet présenté aux Designers’ Saturday à Langenthal, projet de la filière architecture d’intérieur sous la direction de Youri Kravtchenko et Javier Fernandez Contreras © HEAD – Genève, Baptiste Coulon 2018

 

RZ : Aujourd’hui, il n’est pas facile de trouver un modèle d’école d’architecture d’intérieur. Quelles en sont les raisons et où regarder pour construire une pédagogie avancée ?

 

JPG : Je partage ce constat et je pense que c’est lié à ce nous disions. C’est à dire qu’on a beaucoup plus de mal à trouver des modèles historiques récents d’écoles de référence en architecture d’intérieur parce que, encore une fois, la discipline s’est trouvée tellement minorée, étriquée entre les autres grands domaines qu’il n’y a pas eu d’émergence de telles écoles. Il y a quelques contre-exemples, qui ne sont pas forcément des écoles de très grande dimension, comme l’école Camondo à Paris. C’est un exemple intéressant car, depuis le début, le centre de gravité de l’école est l’architecture d’intérieur, elle en forme l’ADN.

C’est à partir de cette identité qu’elle s’est ensuite étendue au design ou que certains de ses diplômés, architectes d’intérieur se sont imposés en tant qu’architectes, à l’exemple de Jean-Michel Wilmotte qui n’a pas de diplôme d’architecte mais est diplômé de l’école Camondo. Aujourd’hui, l’école garde cette singularité et nous intéresse à ce titre. C’est aussi aujourd’hui une école de design, mais traversée par une pensée première de l’architecture d’intérieur. Il est donc beaucoup plus difficile que dans d’autres domaines de trouver des écoles de référence, dont le modèle pourrait vraiment nous intéresser ou dont on se sentirait proche. En Suisse, l’école de Bâle est une école tout à fait intéressante pour l’architecture d’intérieur. C’est une école avec laquelle nous avions prévu assez tôt des collaborations notamment dans la perspective d’une formation Master qui ne se sont pas concrétisées. La Suisse alémanique porte cela plus fortement. Je pense à l’espace germanique, de l’Allemagne au Danemark ainsi qu’à l’espace italophone, de Lugano à Milan…

Si on pense spontanément à Eindhoven ou Central Saint Martins pour le design, il ne me semble pas qu’il y ait d’équivalent pour l’architecture d’intérieur. Pour l’architecture, il est très facile de citer les meilleures écoles, américaines, anglaises, hollandaises, etc. Pour l’architecture d’intérieur, c’est beaucoup plus difficile.

 

JFC : Je trouve que c’est une question très pertinente, mais je questionne la manière dont tu la poses parce que l’idée de l’école même, de l’école de design ou de l’école d’architecture a toujours été liée à l’espace de l’atelier. Avant l’institutionnalisation de l’éducation, l’apprentissage avait une condition toujours professionnelle, c’était dans l’atelier d’un maître que l’on pouvait apprendre vraiment une profession et ça c’est intéressant parce que, pour revenir à ta question, je pense que l’architecture d’intérieur est encore dans cette situation. Donc par exemple aujourd’hui c’est vrai que du point de vue du monde académique, il est difficile d’identifier des écoles de référence, mais en même temps, du point de vue de l’école en tant que milieu professionnel on peut très rapidement dire que la Belgique est l’un des endroits, des contextes ou des écosystèmes les plus pointus pour l’apprentissage de l’architecture d’intérieur. À Gand, par exemple, Il y a toute cette nouvelle génération de bureaux professionnels belges : Marie-José Van Hee, Robbrecht en Daem, et plus récemment architecten dvvt. D’une manière progressive, Gand est devenu une sorte d’écosystème critiquement important pour l’architecture d’intérieur aujourd’hui, et l’école de Sint Lukas y participe grâce à sa proximité avec les bureaux professionnels de référence.

Nous défendons une stratégie des écosystèmes intégrées pour l’internationalisation de l’école. Il ne s’agit pas seulement de privilégier les échanges des étudiants en tant qu’échanges académiques, mais de trouver surtout la stratégie pour avoir un positionnement fort dans différentes villes qui sont particulièrement importantes pour l’architecture d’intérieur. Nous pouvons parler de Gand, qui est une petite ville, mais aussi de New York, Santiago de Chile, Rotterdam ou Hong Kong, villes de diverses tailles, culture et condition, mais toutes de référence pour l’architecture d’intérieur pour diverses raisons. C’est donc dans l’ambition de la filière d’avoir une position forte dans ces écosystèmes, stratégiquement utiles pour tous les domaines : l’éducation, la recherche et la diffusion de notre message intellectuel et de notre positionnement théorique. De cette façon, même du point de vue pratique, chaque fois qu’un étudiant d’architecture d’intérieur de la HEAD ­– Genève fait un échange avec une école partenaire, l’idéal serait que cette personne puisse développer des contacts académiques et aussi des contacts pertinents pour ses futures ambitions professionnelles.

Pour prendre un exemple, à Rotterdam ce serait génial de dire : « Maintenant nous avons un programme d’échange avec MIARD, qui est un programme très pointu d’architecture d’intérieur liée au Piet Zwart Institute ; un programme de recherche avec Het Nieuwe Institute, qui est l’institut de recherche en architecture et en architecture d’intérieur le plus important en Europe ; et une collaboration avec OASE, l’une des revues de théorie d’architecture les plus importantes au monde. Ça serait vraiment l’ambition, d’avoir une sorte de positionnement fort à Rotterdam, à Gand, à New York, etc. C’est ça la vraie école encore, je pense, de l’architecture d’intérieur.

Atelier HEAD x BUCHERER, dirigé par Simon Husslein, assisté de Wendy Gaze projet ”To the Moon and back” de Lara Grandchamp © HEAD – Genève, Michel Giesbrecht 2018

 

RZ : Mais tu ne le ferais pas en Suisse ?

 

JFC : Bien sûr, notre ambition est de faire de Genève un hub mondial pour l’architecture d’intérieur. Genève bénéficie maintenant d’une situation extraordinaire, liée à ce que nous appelons le « métropolitanisme léger ». C’est une ville de petite taille, qui présente toutes les caractéristiques d’une métropole contemporaine comme le dynamisme culturel, la diversité sociale ou l’ambition économique, sans souffrir des problèmes typiques du « métropolitanisme lourd » des grandes villes, comme la pollution élevée, les longs trajets ou la dégradation des quartiers périphériques. Une caractéristique potentielle de Genève réside dans le fait que les espaces intérieurs publics, qu’il s’agisse de commerces ou d’institutions, n’ont pas été complètement mis à jour par rapport à l’usage contemporain. Ce sont parfois des espaces qui n’ont pas été transformés depuis plusieurs décennies, alors qu’entre-temps les modes de vie et les manières d’occuper l’espace ont changé. La question qui nous intéresse, c’est : comment réinventer ces espaces tout en valorisant leur potentiel ? Il y a là une opportunité d’action pour ces prochaines années et la HEAD – Genève est amenée à jouer un rôle majeur dans ce processus. Notre mission est donc d’irradier une énergie depuis la HEAD qui articule un discours plus ample avec les bureaux professionnels et les institutions culturelles de la ville de Genève, générant les paradigmes contemporains de l’architecture d’intérieur.

 

RZ : On oublie toujours que le CIAM est tout de même né ici, que tout le questionnement sur l’architecture moderne comme position politique et sociale s’est développé dans cette ville…

 

JPG : Oui, il y a le potentiel extraordinaire de cette ville, souvent méconnu en son sein même. Et puis, nous nous trouvons au milieu d’un territoire assez vaste dans lequel il n’y a pas d’école de référence. Nos partenaires les plus proches sont à Milan, à Paris, à Bâle, en Belgique… Cela ouvre un large espace qui, en effet, nous permet de poursuivre l’ambition de devenir une des écoles importantes en Europe. L’espace de la francophonie nous est largement ouvert et en cultivant cette proximité avec l’Italie et l’espace suisse alémanique, je pense qu’il y a une vraie possibilité. Un point majeur est que pour devenir une grande école d’architecture d’intérieur, la condition préalable est de pouvoir offrir un cursus de niveau master au minimum. C’est tout l’enjeu pour nous actuellement. En Suisse tout particulièrement, les conditions d’ouverture des masters sont très exigeantes. Il faut, au préalable, obtenir un soutien clair des milieux professionnels. Traditionnellement les milieux professionnels suisses privilégient des formations courtes, très ancrées dans l’apprentissage et une pratique professionnelle de terrain, et peuvent se montrer méfiants à l’endroit de ce qui est perçu comme un risque d’académisation. Mais je dois dire que nous avons reçu, depuis plusieurs années, un soutien très fort des milieux professionnels de l’architecture d’intérieur suisse. Des organisations professionnelles, telle l’Association Suisse des Architectes d’Intérieur (VSI.ASAI.), nous soutiennent fortement dans la création de ce master. Nous avons également reçu des soutiens dans les milieux de l’architecture. Par ailleurs, nous devons encore gagner une légitimité dans le domaine de la recherche. Il a fallu créer toutes les conditions préalables et démontrer qu’il y avait un besoin, et donc une pertinence professionnelle pour des architectes d’intérieur d’un niveau de formation élevé, qui leur permette d’accéder à l’autonomie, signer leurs propres projets, ouvrir des bureaux ou des studios d’architecture d’intérieur et travailler sur un spectre très large avec la liberté requise. Ce sont les tournants auxquels nous sommes maintenant et les réflexions théoriques qui figurent dans ce livre sont un préalable à l’obtention d’un master. Ce master nous permettra une expansion à la fois verticale et horizontale ; il nous permettra tout d’abord de déployer les compétences d’architecte d’intérieur dans tout l’espace qui est le sien, c’est à dire ce qui peut aller jusqu’à l’espace public, jusqu’à l’architecture éphémère, jusqu’à toutes sortes d’espaces événementiels, d’exposition, sans oublier tout le champ du design de produit, mobilier. Et un développement vertical parce que pour être capable de concilier tous ces champs d’expérience, pour être capable d’envisager les questions de manière très globale, holistique, en y exerçant les compétences spécifiques d’architecture d’intérieur qui se sont nettement complexifiées puisqu’elles ne sont plus subordonnées à d’autres métiers, il n’est pas raisonnable d’imaginer pouvoir mener cela en trois ans. On a absolument besoin, désormais, d’un programme long différenciant les contenus et les objectifs bachelor et master, en continuant de proposer des bachelors professionnalisants, avec de compétences de savoir-faire, mais aussi mettre sur pied un master qui permettra, lui, de développer des compétences de recherche, des compétences intellectuelles et des compétences créatives de très haut niveau permettant un exercice autonome d’auteur pour les architectes d’intérieur les plus ambitieux et les plus talentueux de nos écoles. C’est aujourd’hui pour nous le passage obligé, ce master sera le levier de nos ambitions et nous permettra de déployer les enjeux de l’architecture d’intérieur dans un espace beaucoup plus vaste.

 

RZ : Sur quels axes thématiques pourrait se jouer l’enjeu du développement de la pédagogie ? Quels sujets et quelles questions devraient être développés et placés au centre du projet d’enseignement ?

 

JPG : Je voudrais ajouter un point concernant le master avant d’en venir à ta question. Je pense que la différence entre le bachelor et le master relève prioritairement de la maturité intellectuelle et de l’ambition créative des étudiants. Le diplômé bachelor doit être un architecte d’intérieur compétent, très bien formé d’un point de vue professionnel, capable de s’insérer très rapidement dans le marché, soit dans un atelier soit en ouvrant son propre atelier. Mais les diplômés d’un master en architecture d’intérieur à Genève doivent devenir des acteurs leaders de la profession, capables d’en développer les nouveaux enjeux et de jouer un rôle clé dans la société. Il est important de faire cette différence. C’est lié à l’opportunité dont nous avons parlé auparavant de positionnement et de consolidation, de la définition de l’architecture d’intérieur aujourd’hui. Tu as mentionné la recherche, le corpus théorique, c’est un aspect essentiel et c’est bien l’ambition du programme de master que d’éduquer, de former des personnes capables de penser les grands enjeux ou défis sociétaux et d’y répondre. C’est pour cela que nous avons aussi prôné un positionnement à la fois professionnel et théorique très fort et envisagé une publication de référence internationale en architecture d’intérieur. Parce que nous pouvons tous citer dix revues d’architecture qui sont de réelles références, mais s’il s’agit d’une revue d’architecture d’intérieur en dehors des magazines de lifestyle, il y a peu de véritables références, sinon Apartamento ou Frame. C’est une opportunité. Cela veut dire qu’en dehors de former des personnes qui vont devenir des leaders dans leur profession, ce sont des personnes qui vont communiquer les messages de notre école. Nous pouvons avoir un impact plus éloigné, bien au-delà de de Genève. Nous devrons apparaître parmi ceux qui auront constitué le corpus théorique et critique de l’architecture d’intérieur ; c’est là une part de l’ambition de notre master.

Bien sûr, en architecture d’intérieur, on doit toujours, notamment en Europe, parler de la rénovation des bâtiments, de l’intervention dans des bâtiments existants. C’est élémentaire. Il y a toute la question du patrimoine historique, du patrimoine contemporain, et c’est pourquoi nous avons déjà deux ateliers qui travaillent sur la question du patrimoine et sur des interventions dans l’existant. C’est lié à une condition temporelle, qui est l’idée de la permanence. Il y a quelque chose de l’ordre de la sédimentation dans l’espace physique, qui est l’architecture. Et il y a une légèreté des espaces intérieurs qui changent, évoluent, se modulent, se reconfigurent, se meublent… Il y a une autre condition temporelle dans les domaines de l’éphémère, des expositions, du théâtre, des installations, etc. C’est une deuxième ligne de travail, liée à l’expérimentation avec des espaces qui n’existeront plus demain, qui vont disparaître très rapidement. Ce sont, à mon sens, les deux lignes les plus importantes : les interventions dans le bâti existant et les interventions éphémères.

 

JFC : La discipline est en train de vivre un moment particulier de vraie consolidation de son domaine. Dans une vision classique, où selon certains stéréotypes qui ont toujours cours, l’architecture d’intérieur coïncide grosso modo avec l’aménagement ou la décoration. Dans une optique contemporaine, son territoire comprend en revanche des pratiques opératives plus diverses: scénographies d’expositions, installations artistiques, projets retail, vitrines, espaces domestiques, décors de théâtre et de cinéma, design de meubles et d’objets… On pourrait donc dire qu’autour d’un corps solide, qui est la construction d’espaces intérieurs permanents ou éphémères, l’architecture d’intérieur a des frontières floues et constamment redéfinies.

Du point de vue thématique, il y a toujours des enjeux générationnels, qui appartiennent à l’ensemble de la société en ce moment particulier de l’histoire, comme les effets des migrations ou de l’économie globalisée, sans parler de la question de la durabilité. Nous abordons toujours ces questions comme des opportunités créatives pour explorer le rôle de l’architecture d’intérieur dans la construction du monde contemporain. Par exemple, pour nous, la relation entre durabilité et espaces intérieurs ne se traduit pas seulement par des interrogations sur le chauffage ou l’éclairage, mais par des réflexions plus opératives sur l’utilisation de l’énergie et des matériaux contemporains pour réinventer le concept de confort au XXIe siècle.

D’autres enjeux sont spécifiques à notre profession. Il est important par exemple de déterminer quelle est l’identité du patrimoine contemporain en architecture d’intérieur, et comment les couches récentes de ce patrimoine s’articulent avec les couches historiques plus anciennes de l’environnement bâti, ce qui est lié à l’idée de permanence. Il y a une sorte de sédimentation dans l’espace physique, une sorte de solidification qui est l’architecture, et en même temps il y a une sorte de légèreté des espaces intérieurs qui changent. Il y a aussi une autre condition temporelle qui est le domaine des expositions, le domaine éphémère, le domaine du théâtre, des installations, etc. Donc ça c’est une deuxième ligne qui est liée vraiment à l’expérimentation avec des espaces qui n’existeront plus demain, qui vont disparaître très rapidement. Du point de vue strictement spatial, ce sont les deux lignes thématiques les plus importantes : les interventions dans l’existant patrimonial et les interventions éphémères.

D’autre part, un sujet incontournable est la relation entre l’espace et l’objet, c’est-à-dire la place du mobilier dans notre travail et la réflexion sur ce que nous appelons le « mobilier contextualisé », qui est situé à cheval entre l’objet et l’architecture et qui définit véritablement l’espace intérieur. Il faut aussi évoquer les questions liées aux pratiques artistiques : il y a une sensibilité créative dans notre discipline, qui n’a pas pour seule vocation de produire des éléments fonctionnels, mais également de créer des espaces qui stimulent l’imagination et qui produisent des expériences émouvantes.

Notre ambition est de définir l’avenir de l’architecture d’intérieur sans renoncer à une révision contemporaine des enjeux disciplinaires. Si l’on revient à la question de la décoration que j’évoquais plus haut, on s’aperçoit qu’elle réapparaît aujourd’hui sous une forme renouvelée. Après avoir été taboue pendant un siècle, l’ornementation fait l’objet d’une révision pratique et théorique depuis quinze ans et se trouve désormais revalorisée. Mais la décoration qui nous intéresse aujourd’hui n’est pas une couche ornementale qu’on attacherait à un espace déjà conçu et fini : c’est une intervention dotée d’une profondeur spatiale et atmosphérique qui transforme l’existence des endroits concernés.

Finalement, nous ne remettons pas en question la réalité contemporaine, au contraire, nous la montrons telle quelle, avec ses contradictions et ses potentialités. Ce qui nous intéresse, c’est de ne jamais séparer la production des espaces de la production des idées. Notre objectif est que chaque étudiant développe à la fois sa pensée critique et sa signature personnelle, et que ses projets soient reconnaissables comme étant les siens.

 

JPG : Nous avons déjà évoqué plusieurs champs thématiques. Je pense que la question du display, de l’exposition va rester une question importante. La question du mobilier va être également une question importante, celle notamment du mobilier contextualisé qui répond à des fonctions particulières et à des qualités d’espace particulières, ce qui est très différent de l’objet standard qui lui se pense en dehors de la question de sa relation à l’espace intérieur. Ce n’est pas du tout la même chose ; une chaise telle que l’envisage habituellement le design de produit est un objet sculptural autonome. Par contre, un élément d’assise ou un élément pour s’allonger dans un espace, un espace intérieur donné, dans lequel le corps va se déplacer, se positionner, pose ces questions-là d’une manière très différente. Il s’envisage spontanément dans l’articulation à l’espace intérieur et non pas seulement comme une vision extérieure de l’objet qui s’apparente à une sculpture utilitaire. C’est là un champ passionnant pour nous, favoriser une approche de l’objet qui n’est pas identique à celle des designers produit. Et puis, il y a nombre d’autres espaces. Dans un registre traditionnel, la réflexion sur les espaces de travail, enfin sur toutes les grandes fonctions humaines, c’est à dire habiter, travailler, jouer, apprendre, etc., toutes ces grandes fonctions seront thématisées. Sevil Peach, par exemple, qui est proche de nous, est quelqu’un qui me semble exemplaire en tant que figure d’architecte d’intérieur parce que, très tôt, elle a su s’émanciper et imposer la spécificité d’approche d’une architecte d’intérieur, dans son autonomie, avec une très grande rigueur, une très grande invention, notamment pour ce qui concerne la conception d’espaces de travail. Ces grandes questions du décoratif, de l’ambiance, etc… seront pour nous de belles thématiques de travail. Il faudra en passer par un inventaire de tout cela. Établir toute une typologie des positions et des thématiques dont peut se saisir singulièrement l’architecte d’intérieur, avec à chaque fois les figures de référence que nous avons évoquées. Montrer que s’ouvre une palette de positionnements créatifs extrêmement riche, où peuvent s’exprimer des sensibilités très diverses. Je pense que ce sera un enjeu majeur pour nous que de définir en extension, comme disent les mathématiciens, tout le champ dans lequel les compétences d’architecte d’intérieur peuvent s’exprimer de manière particulière et particulièrement pertinente. Le master permettre cela, on ne peut pas explorer tous ces territoires dans la durée restreinte d’un bachelor.

 

Notes

  1. L’Architecture par l’intérieur, HEAD – Genève, 2018
  2. Colloque « Interior Architecture in Words », 21-22 avril 2015, HEAD – Genève
  3. Colloque international « La fin de l’intériorité », 11-12 octobre 2016, HEAD – Genève
  4. Siegfried Giedion (1888 —1968) est un historien et critique de l’architecture suisse