Alexandra Midal – Conclusion

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Narratives of a Near Future est un projet ambitieux et une agora favorisant l’échange et le partage. Elle s’est déroulée sur plusieurs registres de la pensée n’hésitant pas à formuler dans divers formats des trajectoires comme des spéculations et des imaginaires. Il est donc temps de se prêter au périlleux exercice de sa conclusion.

Ce symposium, n’en a en fait, que le nom, puisqu’il en interroge la forme souvent conventionnelle, en l’ouvrant à des performances, en laissant place à des brèches, à des fêlures et à des interprétations, ces manifestations inattendues mais essentielles à insuffler l’esprit qui a prévalu ici pendant deux riches journées. Plutôt que de partager notre satisfecit sur les dix ans écoulés, il a été question de penser notre futur proche et à refléter la dimension vivante de notre école peuplée de jeunes gens et tournée vers demain. La thématique Narratives of a Near Future ne sert pas de prétexte à la célébration de nos dix années d’existence, au contraire, il s’agit d’un manifeste en action où les formats narratifs sont employés pour un exercice commun de pensée, afin de se penser et pour penser.

Rétro-Viseur

Profitons donc de cet exercice pour revenir sur les idées forces qui ont traversé ces deux journées inaugurées par Mark Wigley. Sa conférence a initié des réflexions fondatrices avec sa démonstration décoiffante. Wigley a abordé avec efficacité la porosité entre l’individu et son environnement en évoquant tout simplement le réveil le matin et l’avant/après premier café du matin. Wigley a décrit son « proto-lui », encore endormi et asocial, qui grâce à l’absorption d’un breuvage chaud, glisse doucement vers un autre lui-même, un post-Wigley. Les fondations étaient posées, pas besoin de technologies complexes pour prendre la mesure de la façon dont l’identité se prête à modification. Cette anecdote apparemment banale et quotidienne, a d’emblée dessiné une colonne vertébrale entre les quatre sections du colloque : « Rewind Forward », « Inhabit the Anthropocene », « Decoding/Recoding » et « Collective Super Egos ».

Permettez-moi une petite digression avec un clin d’œil à l’ouvrage Cryptozoic de Brian Aldiss, un des livres de science-fiction préférés de Dan Graham. Dans ce roman, le savant Silverstone fait cas d’une théorie révolutionnaire impliquant une théorie de l’évolution inversée : contrairement à notre perception, le temps se déroule à rebours. On voyage de la mort vers la naissance, en revenant peu à peu aux dinosaures et à la préhistoire. Après avoir exploré avec Arne Hendricks ou Olaf Blanke les représentations illusoires liées à la perception du corps, on pourrait prendre la proposition romanesque d’Aldiss au pied de la lettre. Ce vertige fait trembler les fondations de nos systèmes de représentation : quid du cours du temps s’il est inversé ; et de notre avenir s’il est notre passé ? Nul hasard si l’image du rétroviseur, ou espace de rétrovision, pour reprendre l’expression lancée par Wigley, est la première entrée thématique qui s’impose pour notre conclusion, d’autant que ce mode rétroactif est d’usage dans notre école où nous favorisons la connaissance et repensons l’histoire pour porter son éclairage sur le présent.

Apprendre du passé est une notion qui a pris place dans les communications à travers la géologie, les pierres, les roches de John Frare exhumées par Wigley, les fouilles archéologiques de Khalil Joreige et Joana Hadjithomas, jusqu’aux représentations cosmogoniques de Korakrit Arunanondchai ou de Marguerite Humeau, tout en opérant des clins d’oeil au gore industriel de Cronenberg. Ces pierres et reliques du passé ont pavé le chemin d’un regard rewind-forward invitant à penser un présent qui ne se laisse pas saisir.

Entreprise de démolition : abattre les certitudes

Pour opérer en ce sens, Humeau est revenue sur la manière dont Noam Chomsky a placé le hasard de l’évolution comme un accident à l’origine de notre spécificité, et notamment de notre voix qui a infléchi sur la construction de la pensée des êtres humains. C’est à une même zone d’impermanence inconfortable de la mythologie et de la finitude des êtres, qu’avec émotion et tendresse, Korakrit Arunanondchai a présenté son film. Ces images prennent la forme d’un questionnement en creux qui dépasse l’opposition convenue entre pensée animiste et pensée occidentale « en faveur du temps du mythe » tel que l’a soulevé Baptiste Morizot et d’autres. Ce thème a émaillé les communications de nos invités dans les quatre sections du symposium, dévoilant que se jouait ici une notion que, pour tout vous dire, nous n’avions pas envisagée lors de notre séances préparatoires.

On aura relevé les nombreuses et judicieuses allusions aux animaux, surtout aux abeilles, et cela sur un mode inversement proportionnel à leur population qui se raréfie aujourd’hui dans le monde. Ces animaux survivent dans l’environnement inquiétant que nous façonnons et pour lequel nous avons été invité à réduire notre taille pour survivre comme l’a démontré Arne Hendricks. Cet appel à la vie cacherait-elle une explication logique à la disparition des dinosaures qui étaient trop gourmands pour notre planète ? Pas sûr, en attendant, n’oublions-pas plutôt l’homme-lion, ou l’homme-mouton des alpages Thomas Twaithes. Dans une visée différente, Kevin Slavin et Baptiste Morizot ont chacun élaboré des analyses sur des nœuds ou corrélations inter-espèces, hybrides et proliférantes ; forts des 90 % de notre ADN non-humaine, et de nos cinq livres d’autres espèces ou « frennemies », ces amis-ennemis, que nous trimbalons dès notre mise au monde. Cette combinaison de l’exogène interroge non seulement ce que nous sommes, et ce qui nous constitue, mais aussi ce qui vit en nous. Dans ces conditions, comment prétendre à une définition humaine de l’être humain, et comment laisser se propager les communautarismes qui écartèlent notre monde.

Changer certainement, mais à quoi bon et pour quel futur s’est interrogé Kodwo Eshun. Pourquoi prôner la nécessité de changement si elle ne sert qu’à faire persister, en latence et comme il l’a rappelé, les même schémas colonialistes et de l’american-centricité si puissamment persistants et unilatéraux dans le champ de la théorie ?

Quid de ce corps post-post-humain situé aux confluents d’une hybridation méca-morpho pour reprendre les termes utilisés par l’auteur de cyberpunkculture, le technobese autoproclamé Bruce Sterling dans l’un de ses ouvrages intitulé Shimatice + ? Que se passe-t-il quand le corps cesse d’être envisagé comme une fiction à l’instar du récit troublant que livre Aimée Mullins en évoquant la trajectoire d’une femme et des prothèses qu’elle a endurées depuis sa prime enfance avant de prendre en charge leur design. Réfléchir à cet impensé de la théorie a des effets concrets, elle a transformé une condition dite de « handicap » pour imposer une athlète reconnue, sprinteuse à l’Université, muse et mannequin. Au cours de l’entretien, non sans piquant, Jill Gasparina, demande à Aimée Mullins : combien de paires de jambes avez-vous ?

– Quinze ou seize, a-t-elle répondu. Les autres sont dans des musées.

Ces questions sur la bionique, l’exosquelette, l’éventuel vieillissement de ses prothèses et de la génétique auxquelles a répondu Aimée Mullins  s’est retrouvée dans les subtiles dématérialisations technologiques des prothèses dessinées par Ying Gao. Elles dessinent une zone indéfinie « d’inquiétude ou d’incertitude », pour reprendre son expression, qui bouscule la notion d’identité.

Quels récits aux pluriels se sont dévidés ici ? A quoi sert-il de comprendre l’instant dans lequel nous sommes ; de les forger sous formes de narrations ; cela permet-il d’envisager un avenir proche quand le lointain semble oblitéré ; est-ce qu’il s’agit de comprendre que la crise produit des effets de brouillage, comme lorsqu’on soulève le voile sur l’apocalypse à l’instar de Jussi Parikka ou des discours terrifiants d’une auto-destruction des êtres humains pré-programmées magistralement mis en scène par la performance de Liam Young, gelant toutes velléités de contestation ou de remise en cause. Ces prophéties angoissantes laissent entendre cependant qu’il est possible d’élaborer des stratégies de résistance face à l’ordre mondial qui place les individus au même rang que l’obsolescence des objets standardisés que l’on évoque Gaia, la technologie ou l’animisme.

Quelle est la nature de ce qu’on projette vers le futur ? Cette question liée au terme italien de la projettazione qui associe le design et le projet dans une même temporalité proche, résume bien la raison d’être et la nécessité de ce colloque. Avec quoi allons-nous repartir à son terme ? Des rencontres, des fulgurances des connaissances bien sur, mais j’espère aussi le sentiment de former une communauté, sensation trop diffuse au quotidien, puisque depuis dix ans, nous sommes dispersés dans des bâtiments partout dans la ville, une géographie qui va céder la place à un rassemblement puisque tous les départements vont enfin bientôt êtres réunis.

Erotisation

Enfin, je ne voudrai pas que nous repartions tous ce soir en omettant l’importance d’un dernier axe essentiel qui a été soulevé, celui de l’érotisation du quotidien. Il contrebalance par un autre registre de valeur, à l’instar du film de Liam Young ou de la lecture de Mathieu Triclot, le face à face entre l’humain et ses complexités, (quand bien même ce dernier engage à la mystification ou à l’illusion comme dans les expériences menées dans la laboratoire d’Olaf Blanke) et la conception utilitaire qui avilit les humains à une choséification et à un usage.

Quelles alternatives peut-on construire, face aux politiques de mystification des années 1960 qui se poursuivent aujourd’hui, ou bien face à la neutralisation des résignations imposées par les ressorts du capitalisme post-Euralille d’un Rem Koolhaas qui déclarait il y a déjà plusieurs années non sans cynisme que le capitalisme est notre seul horizon. Au sein de l’agencement d’un monde de la techniques, et sans naïveté, pour reprendre les termes de Cecil B. Evans je voudrais garder avec moi cette phrase qu’elle a prononcée : « Hope is a kind of resistance » en l’associant à celle de Ying Gao: « Le futur sera peut-être plus nuancé que ce que nous imaginons, peut-être. »