Une lunch box dans la fable

Review of Fabienne Radi's Le déclin du professeur de tennis by Sylvain Menétrey

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Quand on partage un Bounty avec les mains, les parts ne sont jamais égales. Il y a toujours un peu de garniture coco qui dépasse d’un morceau et qui manque à l’autre. Surgit un dilemme moral pour la personne qui a effectué la division. Va-t-elle garder pour elle la part de coco excédentaire ou l’offrir généreusement à sa ou son comparse ? De telles observations peuvent paraître triviales, mais ces effets de réel, que Fabienne Radi parsème dans ces textes comme des pépites de chocolat, sont toujours savoureuses. Schématiquement, on pourrait dire que Fabienne Radi écrit comme Ed Ruscha peint. Ses histoires ne se distinguent pas par leur profondeur psychologique. Elles sont peuplées d’objets de consommation. Elles rôdent du côté des mauvais genres : conte, scénario de film érotique, roman de gare. Elles se terminent sans apothéose.

Émilie Perotto, My heart belongs to daddy, 2008, MDF, four à micro-ondes, néon, prise électrique, 159 × 35 × 60 cm, collection Fonds communal d’art contemporain de la Ville de Marseille [vue de l’exposition Retour de Visite Ma Tente, SMP, Marseille, 2008]. Une œuvre intégrée à l’un des récits du recueil Le déclin du professeur de tennis de Fabienne Radi.

 

Soit par exemple la première des quatre nouvelles qui composent son récent recueil Le déclin du professeur de tennis (Sombres torrents, 2020). Elle narre la rencontre d’une grande femme laide garagiste avec un bûcheron à la chevelure d’ange rebelle. Ils font un bout de chemin ensemble jusqu’à la cabane d’une société de jeunesse que la mécano souhaite inspecter en prévision d’une « cousinade ». Sur le sentier forestier, les tensions sexuelles sont patentes, mais ne se matérialisent que symboliquement dans le précité Bounty éventré – à deux reprises – par la grande perche. Ces fables aux morales peu édifiantes fonctionnent comme des véhicules confortables dans lesquels Fabienne Radi embarque ses lecteur·trice·s pour leur faire découvrir le paysage drôle et poétique du monde matériel. Écrits en réponse à l’invitation du Réseau documents d’artistes, les quatre textes intègrent non seulement des descriptions d’œuvres de ce fonds d’art contemporain comme des vignettes surréalistes, mais aussi des gyrophares aimantés, une lunch box chauffante à brancher sur l’allume-cigare, ou encore un coach de santé intégratives dont les mains sentent l’huile d’argan. Ainsi, l’art de Radi tient moins à introduire du fabuleux dans le réel qu’à créer des irruptions de quotidien dans la fable, pour la rendre étrange et hors-norme.

Fabienne Radi, Le déclin du professeur de tennis, Sombres torrents, Aurillac, 2020